Dans l’histoire des matières premières cosmétiques, rares sont les ingrédients qui ont connus une trajectoire aussi paradoxale que les huiles de silicone. Issues du monde de l’industrie et de la chimie de synthèse, elles furent d’abord accueillies avec méfiance par des utilisateurs habitués aux corps gras traditionnels (huiles végétales, graisses animales, cires naturelles) avant de s’imposer, en quelques décennies, comme l’un des outils les plus polyvalents de la formulation moderne. Puis, ironie de l’histoire, les voilà redevenues indésirables, non plus par ignorance, mais sous l’effet conjugué des convictions écologiques, des attentes de naturalité et du durcissement réglementaire.
Nous proposons d’explorer cette dialectique de l’indésirabilité à travers le prisme des huiles de silicone. En retraçant les trois actes de leur histoire, de leur rejet inaugural à leur consécration universelle jusqu’à leur disgrâce contemporaine, notre démarche est de mettre en lumière les mécanismes profonds qui gouvernent l’acceptabilité d’un ingrédient cosmétique : Les logiques de performance et de coût, les évolutions des attentes consommateurs, les dynamiques réglementaires, et, in fine, la question fondamentale de ce que nous souhaitons que la cosmétique fasse pour nous et pour notre planète…
Cette trajectoire en trois temps n’a rien d’isolé. L’histoire de la cosmétique est jalonnée de tels renversements. Ce qui fut jadis jugé trop gras, trop lourd ou trop industriel devient soudain désirable, avant d’être de nouveau condamné pour d’autres raisons. Les huiles minérales en ont fait l’expérience avant les silicones : longtemps reines des émollients pour leur stabilité et leur inertie, elles furent progressivement concurrencées puis supplantées dans de nombreux usages, avant d’être disqualifiées. Les huiles végétales elles-mêmes, pourtant ancestrales, avaient elles aussi été reléguées au second plan parce jugées trop instables, trop odorantes ou trop imprévisibles pour les exigences de l’industrie…
La genèse des silicones, de l’impasse scientifique au matériau stratégique
L’histoire des silicones ne commence pas par une invention fulgurante, mais par une longue série de malentendus. Pendant des décennies, les chimistes ont eu entre les mains l’un des matériaux majeurs du XXe siècle sans en mesurer immédiatement la portée.
Tout part d’une quête d’analogie. Au milieu du XIXe siècle, alors que la chimie organique connaît un essor spectaculaire, le silicium attire l’attention parce qu’il se trouve sous le carbone dans le tableau périodique et possède, lui aussi, quatre électrons de valence. Pour nombre de savants, l’idée s’impose alors qu’il devrait pouvoir reproduire une chimie comparable à celle du carbone. Après l’isolement du silicium par Berzelius en 1823, puis la synthèse par ses soins du tétrachlorure de silicium, matière de départ de tous les travaux ultérieurs, la recherche d’une chimie alternative à celle du carbone s’ouvre ainsi sur des perspectives presque utopiques.
En 1863, Charles Friedel et James Crafts franchissent une étape décisive en obtenant les premiers composés organosiliciés, c’est-à-dire des molécules où un groupement organique est lié à un atome de silicium. Mais les résultats déconcertent : au lieu de structure nette et prévisible que suggère l’analogie avec le carbone, la réaction mène souvent à des mélanges difficiles à interpréter.
En 1872, Albert Ladenburg pousse plus loin l’exploration et observe la formation d’huiles épaisses, stables au froid comme à la chaleur. À l’époque, toutefois, une matière qui ne cristallise pas est facilement perçue comme impure ou ratée ; ces produits restent donc longtemps cantonnés au statut de résidus encombrants.
La figure centrale de la phase suivante est Frederic Stanley Kipping, pionnier de la chimie organosiliciée. Entre 1899 et les années 1930, il publie une longue série de travaux fondateurs sur les dérivés organiques du silicium et forge le terme « silicone », par analogie avec les cétones, même si cette analogie se révélera ensuite imparfaite. Son objectif est de démontrer que le silicium peut reproduire les grands motifs structuraux de la chimie organique classique. Or, à chaque tentative, il obtient surtout des matières visqueuses, des gommes et des huiles tenaces. Ce que nous reconnaissons aujourd’hui comme des polymères lui apparaît alors comme une série de sous-produits malcommodes, difficiles à purifier et peu compatibles avec les canons scientifiques de son temps. Il passe un temps infini avec ses équipes à nettoyer le matériel qu’ils utilisent ! Lorsqu’il dresse, en 1937, un bilan très pessimiste des perspectives du domaine, il ignore encore que ces « masses indésirables » deviendront bientôt des matériaux industriels de premier plan.

Pendant que la recherche académique hésite, l’industrie, elle, commence à regarder ces substances autrement. Dans les années 1930, l’essor de l’électricité et de l’aéronautique fait émerger un besoin pressant de matériaux capables de résister à la chaleur, à l’oxydation et aux contraintes mécaniques. Chez Corning, James Franklin Hyde reprend les travaux antérieurs avec un regard plus appliqué : là où d’autres voyaient des échecs expérimentaux, il voit des matériaux exceptionnellement stables.
En parallèle, chez General Electric, Eugene Rochow comprend que la clé du développement des silicones ne réside pas seulement dans leurs propriétés, mais dans la possibilité de les fabriquer simplement et à grande échelle. Ce tournant se cristallise en 1940 avec la mise au point, indépendamment par Eugene Rochow aux États-Unis et Richard Müller en Allemagne, du procédé direct, aujourd’hui connu comme le procédé Müller-Rochow. En faisant réagir du chlorure de méthyle avec du silicium en présence d’un catalyseur au cuivre, on obtient directement les intermédiaires essentiels à la chimie des silicones. Cette avancée change tout : la production n’est plus confinée au laboratoire, elle devient industrielle.
La Seconde Guerre mondiale accélère encore ce basculement. La raréfaction du caoutchouc naturel transforme la recherche sur les polymères en enjeu stratégique. Les silicones trouvent alors des applications critiques : joints et isolants pour l’aéronautique, graisses d’étanchéité pour les systèmes d’allumage, matériaux capables de supporter à la fois de fortes chaleurs et des températures très basses. Ils deviennent même un secret industriel. C’est ainsi que le brevet de Rochow, publié en 1940, ne sera divulgué qu’à partir de 1945, compte-tenu de l’importance stratégique des matériaux qu’il permet d’obtenir.
C’est dans ce contexte que naît aussi l’un des épisodes les plus célèbres de leur histoire : en 1943, James Wright, en cherchant un substitut au caoutchouc à partir d’huile de silicone et d’acide borique, obtient une pâte aux propriétés étonnantes, rebondissante et extensible, qui sera plus tard commercialisée sous le nom de « Silly Putty ». Ce n’est pas un succès militaire, mais c’est une illustration parfaite de la fécondité inattendue de cette chimie.

Au sortir de la guerre, les silicones ne sont plus des curiosités de laboratoire. Elles entrent dans l’ère commerciale, notamment à travers l’essor de Dow Corning, et commencent à investir le monde civil. Leur structure fondée sur l’alternance silicium-oxygène leur confère des propriétés singulières : stabilité thermique, inertie chimique, résistance à l’oxydation, mais aussi des qualités sensorielles inédites. C’est ce dernier point qui, progressivement, va attirer l’attention de l’industrie cosmétique.
L’entrée en cosmétique : de l’auxiliaire technique au « couteau suisse » du formulateur
Les premières applications cosmétiques des silicones restent modestes, mais elles touchent d’emblée à des enjeux essentiels de formulation. Elles apparaissent d’abord dans des crèmes protectrices pour les mains, où leur caractère occlusif et leur inertie permettent de créer un film protecteur régulier sans l’effet lourd de certains corps gras traditionnels. Elles jouent aussi un rôle important comme auxiliaires de procédé. Leur effet lubrifiant facilite, par exemple, les opérations de coulage, notamment pour les rouges à lèvres. Plus tard, cette logique accompagnera l’évolution vers les technologies de moulage plus avancées, y compris les matrices de silicone qui amélioreront les procédés industriels dans les années 1990.
Une autre propriété, plus discrète mais très utile, contribue aussi à leur diffusion : leur très faible tension de surface leur confère un effet antimousse remarquable. Dans de nombreux procédés de fabrication, la mousse constituait un problème récurrent. Les silicones ont offert une solution technique particulièrement efficace, au point d’être utilisées bien au-delà de la cosmétique, notamment dans le traitement d’effluents industriels où les mousses des détergents synthétiques posaient d’importantes difficultés.
Il faut toutefois attendre les années 1970, puis surtout les années 1980, pour que les silicones s’imposent véritablement dans la cosmétique. Leur adoption progressive dans les solaires, le maquillage, puis le capillaire révèle toute leur polyvalence. Peu d’ingrédients permettent en effet d’agir simultanément sur l’étalement, le glissant, la tenue, la brillance, le toucher, la résistance à l’eau et la stabilité globale d’une formule. Les diméthicones, diméthiconols, phényl triméthicones, élastomères de silicone et siloxanes volatils deviennent ainsi des leviers de formulation d’une redoutable efficacité. Dans l’industrie, certains n’hésitent pas à parler d’un véritable « couteau suisse » du formulateur.
L’univers capillaire illustre particulièrement bien cette montée en puissance. Les silicones y améliorent la peignabilité, réduisent les frottements, augmentent la douceur perçue et donnent immédiatement à la fibre un aspect plus discipliné et plus brillant. Les shampoings 2-en-1 apparus dans les années 1990, reposant sur des systèmes de dépôt de silicone, symbolisent cette conquête. Mais le phénomène dépasse largement le capillaire : sérums, primers, BB creams, déodorants, fonds de teint ou produits solaires finissent par intégrer des silicones dans des proportions variables, portés par un consensus presque unanime sur leur intérêt technique, leur coût maîtrisé et leur bonne tolérance d’usage.
Le retournement : de l’ingrédient idéal à l’ingrédient suspect
Comme souvent dans l’histoire des ingrédients, la phase de désirabilité maximale ne dure pas. À partir des années 2000, une défiance croissante s’installe. Des ouvrages grand public et, plus tard, le mouvement clean beauty relayé par les réseaux sociaux dénoncent ce qu’ils présentent comme une « illusion sensorielle » : les silicones n’hydratent pas ou ne réparent pas au sens biologique du terme ; elles améliorent surtout l’apparence, le toucher et la perception immédiate. Ce qui avait longtemps été valorisé (inertie, persistance, non-réactivité) commence alors à être interprété autrement, comme le signe d’une chimie opaque, artificielle et insuffisamment compatible avec les nouvelles attentes environnementales.

La critique, cependant, doit être techniquement nuancée. Il n’existe pas « une » silicone, mais une famille très vaste de composés aux profils d’usage et de risque différents. Assimiler l’ensemble des silicones à un seul problème serait scientifiquement réducteur. Ce sont surtout certains siloxanes cycliques volatils de faible masse molaire qui ont concentré l’attention des autorités, en raison de leur persistance et de leur tendance à la bioaccumulation dans l’environnement. Le cadre européen s’est progressivement durci sur ce point. Le D4 (octaméthylcyclotétrasiloxane) est interdit dans les produits cosmétiques de l’Union européenne depuis le 1er janvier 2022. Le D5 (décaméthylcyclopentasiloxane), déjà limité à 0,1 % dans les produits à rincer depuis 2020, verra cette limite étendue aux produits sans rinçage à compter du 6 juin 2027. Le D6 (dodécaméthylcyclohexasiloxane) sera lui aussi limité à 0,1 % dans les produits cosmétiques rincés et non rincés à partir du 6 juin 2027, en application du règlement (UE) 2024/1328 modifiant l’annexe XVII de REACH. Ces évolutions répondent principalement à des préoccupations environnementales liées aux propriétés vPvB de D4, D5 et D6, et au caractère PBT du D4 dans le cadre européen.
Ce que l’industrie avait célébré comme l’ingrédient du siècle devient ainsi, dans certains segments de marché, un ingrédient à éviter. Pourtant, le tableau reste plus complexe que ne le laissent entendre les discours les plus militants. Les silicones demeurent largement utilisées dans de nombreux domaines de la vie courante, du bâtiment à l’électronique, de l’informatique aux applications spatiales, et surtout dans de multiples usages biomédicaux où leurs performances et leur sécurité d’emploi sont reconnues depuis longtemps. Cela n’invalide pas les restrictions visant certaines molécules ; cela rappelle simplement qu’il faut distinguer les substances, les concentrations et les usages, au lieu de condamner la famille entière d’un seul bloc.
Au fond, le paradoxe des silicones tient à cela : elles n’ont pas cessé d’être techniquement excellentes au moment même où elles sont devenues symboliquement problématiques. Leur histoire dit beaucoup moins la vérité définitive d’un ingrédient qu’elle ne révèle les critères changeants par lesquels une époque juge ce qui est acceptable, désirable ou responsable. La vraie question n’est donc pas de savoir si les silicones sont, en soi, bonnes ou mauvaises. Elle consiste à déterminer, molécule par molécule et usage par usage, dans quels cas elles restent pertinentes, dans quels cas elles doivent être remplacées, et sur quels fondements scientifiques, réglementaires et environnementaux il convient de trancher. Alors, indésirables ou pas ?
Jean Claude le Joliff, fondateur de la Cosmétothèque
- Kipping FS. Organic derivatives of silicon. Bakerian Lecture. J Chem Soc. 1937;0:494-521.
- Brook MA. Frederic Stanley Kipping—pioneer in silicon chemistry: his life and legacy. Silicon. 2011;3(1):1-10.
- Rochow EG. An introduction to the chemistry of silicones. New York: John Wiley & Sons; 1946.
- Nazir H, Zhang W, Liu Y, Chen X, Wang L, Naseer MM, et al. Silicone oil emulsions: strategies to improve their stability and applications in hair care products. Int J Cosmet Sci. 2014;36(2):124-33.
- Bains P, Kaur S. Silicone in dermatology: an update. J Cutan Aesthet Surg. 2023;16(1):14-20.
- Cosmetic Ingredient Review Expert Panel. Final report on the safety assessment of stearoxy dimethicone, dimethicone, methicone, amino bispropyl dimethicone, aminopropyl dimethicone, amodimethicone, amodimethicone hydroxystearate, behenoxy dimethicone, C24-28 alkyl methicone, C30-45 alkyl methicone, C30-45 alkyl dimethicone, cetearyl methicone, cetyl dimethicone, dimethoxysilyl ethylenediaminopropyl dimethicone, hexyl methicone, hydroxypropyldimethicone, stearamidopropyl dimethicone, stearyl dimethicone, stearyl methicone, and vinyldimethicone. Int J Toxicol. 2003;22 Suppl 2:11-35.
- Raj PS. Safety assessment of dimethicone, methicone, and substituted-methicone polymers, as used in cosmetics. Washington (DC): Cosmetic Ingredient Review; 2019.
- European Commission. Commission Regulation (EU) 2024/1328 of 16 May 2024 amending Annex XVII to Regulation (EC) No 1907/2006 as regards octamethylcyclotetrasiloxane (D4), decamethylcyclopentasiloxane (D5) and dodecamethylcyclohexasiloxane (D6). Off J Eur Union. 2024 May 17;L 2024/1328.
- European Commission. Commission Regulation (EU) 2021/1902 of 29 October 2021 amending Annexes II, III and V to Regulation (EC) No 1223/2009 as regards the use in cosmetic products of certain substances classified as carcinogenic, mutagenic or toxic for reproduction. Off J Eur Union. 2021 Nov 3;L 387:120-5.
- Danish Environmental Protection Agency. Survey and risk assessment of siloxanes in cosmetic products. Copenhagen: Danish EPA; 2021.




Laisser un commentaire