Dans la profusion des années 80, beaucoup d’idées nouvelles se sont faites jour. Toujours à l’affût de nouveautés et dans sa volonté d’intégrer en permanence le meilleur état de l’art, l’industrie cosmétique s’est intéressée à la chronobiologie. L’idée directrice est de spécifier les produits en fonction de notions de temps différents. En effet, même si la segmentation jour/nuit était pratiqué depuis longtemps, l’émergence de cette nouvelle approche permettra dans les années 80 de la revisiter à la vue de nouvelles données.
La Chronobiologie. Cette approche a vue le jour sous la forme d’une spécialité à l’aube des années 1960. L’existence des rythmes était connue, mais n’était pas ou peu documentée. La chronobiologie est devenue une discipline scientifique en étudiant l’organisation et les mécanismes qui assurent la régulation du corps humain (contrôle, maintien) et de ses altérations.
Très vite la notion de rythme jour/nuit, dits rythmes circadiens, sera proposé. Franz Halberg, de l’université du Minnesota, qui a étudié l’influence de l’heure d’administration des médicaments et inventé le mot circadien en 1959, est considéré comme le « père de la chronobiologie américaine ». Ces rythmes seront initialement mis à jour par l’étude des plantes via la nictynastie, ce qui nous vaudra les horloges florales.

Les premières observations sur l’espèce animale datent des années 1910. Les premiers laboratoires scientifiques destinés à étudier les variations biologiques se mettent en place dans les années 1920. S’en suivront de nombreuses observations et descriptions qui permettront au début des années 60 de proposer ce nouveau concept de chronobiologie. Des expériences « hors du temps » (isolement temporel) sont menées par des biologistes allemands Jürgen Aschoff et Rutger Wever (1962) et par le français Michel Siffre (en 1962 et 1999 et dont on vient d’apprendre le décès) : elles montrent que diverses fonctions humaines (physiologiques, cognitives ou comportementales) sont contrôlées par une horloge circadienne. Ces expériences joueront un rôle important dans la popularisation de la notion de chronobiologie. En France, c’est Alain Reinberg qui fait figure de pionnier, ainsi que Yvan Touitou.
À partir des années 70 le concept va se généraliser. Des études vont s’intéresser à la caractérisation et la régulation des rythmes biologiques, mais aussi les effets de ces rythmes sur certaines questions comme l’optimisation de la prise médicamenteuse. Elle évoluera également vers les composantes génétiques des rythmes biologiques. La chronobiologie actuelle s’intéresse à la génétique et aux niveaux moléculaires comme les différences de rythmicité des génomes différents chez les femmes et les hommes, elle porte également son attention sur les impacts des rythmes biologiques dans un référentiel calqué sur la vie quotidienne des êtres humains et des sociétés, au travers de la chronomédecine, incluant la chronopharmacologie et la chronothérapie et quelques autres approches basées sur la segmentation du temps. Le Prix Nobel de Physiologie ou Médecine 2017 a été attribué à Jeffrey C. Hall, Michael Rosbash et Michael W. Young pour leurs découvertes des mécanismes moléculaires contrôlant le rythme circadien. Ces rythmes sont pilotés par une horloge biologique interne qui anticipe les cycles jour/nuit pour optimiser la physiologie et le comportement des organismes. Leurs travaux ont révélé un mécanisme physiologique crucial expliquant l’adaptation circadienne, avec d’importantes implications pour la santé et la maladie humaines.
Bien évidemment ces questions ne concerneront pas vraiment la cosmétique. D’autres domaines sont directement concernés. La pharmacie, la nutrition et plus tard la micro-nutrition, ainsi que toutes les activités s’intéressant à l’alternance veille/sommeil. Ces questions ont été abordés dans l’étude du vieillissement comme le rapporte Ladislas Robert dans son ouvrage sur le vieillissement (Le vieillissement 1994 – Editions CNRS) auquel il consacre un chapitre. Un congrès de chronobiologie a existé (1997) ainsi que des formations universitaires comme le DU de Chronobiologie administré à la Salpétrière par le Professeur Y.Touitou à la fin des années 90.
Chronobiologie de la peau. On va montrer que la peau possède ses propres rythmes. Ces questions ont été abordé pour la première fois lors du congrès de l’IFSCC de 1994. En 24 heures, la peau passe par différentes phases. Si le jour elle se défend contre les agressions extérieures, on considère que la nuit elle se régénère. Il a été démontré que l’index mitotique (nombre de divisions cellulaires) passe par un maximum entre minuit et 1 heure du matin et un minimum entre 12h et 13h. Le flux sanguin cutané est maximal entre 23h et 4h ce qui permet l’apport de nutriments et l’élimination des toxines. Au niveau de la couche cornée, la desquamation est optimale entre 19h et 23h. La production de sébum est également rythmée avec un maximum en fin de matinée. Les taux d’acide lactique subit des variations dans le cours de la journée. La perte insensible en eau (TEWL) et la microcirculation sont également concernées. La peau possède par ailleurs des récepteurs à la mélatonine qui outre son rôle de synchroniseur circadien, est un excellent piégeur à radicaux libres. À la fin des années 1990, des chercheurs ont mis également en avant l’existence du gène « Clock » comme régulateur central du contrôle de l’horloge circadienne. D’autres gènes seront identifiés ultérieurement.
Mais cette notion a été diversement approché au cours du temps. Si la notion de rythme circadien a du sens, la notion de chrono période, en a tout autant. C’est souvent autour de cette notion, et les choses vont également se cristalliser.
Chronologie et Cosmétique. L’industrie cosmétique va donc bien évidemment s’intéresser de très près à ces questions. Le premier rythme auquel va s’intéresser la cosmétique est le cycle jour/nuit. Cette segmentation sera très tôt mise en avant. Mais les choses reposaient plus sur des observations que sur des concepts de fonctionnement. Si le jour on se protège, en particulier des poussières et des polluants, le soir est consacré au nettoyage. Un excellent exemple est donné par Ponds dans cette publicité du début des années 1900.

D’autres marques s’inspireront de cette segmentation.

Ceci conduira au concept de crème de nuit. Il correspond tout d’abord à la distinction entre les crèmes grasses des crèmes non grasses. Techniquement cette segmentation oppose les crèmes dites « cold cream » aux crèmes « stéarates ». Cerbelaud (Formulaire de Parfumerie Tome II-1933-pages 51 et 143) utilise cette distinction. Les crèmes dites grasses (Norémulsol) sont des émulsions E/H alors que les crèmes non grasses, dites crèmes sèches (Parémulsol), sont plutôt des émulsions H/E. Plus ou moins associé à la notion de crèmes nourrissantes, mais elle perdra progressivement de son intérêt. Les progrès de la galénique aidant, cette segmentation disparaîtra au profit d’autres types de formulation comme les sérums.
Mais l’émergence de la chronobiologie et les avancées dans la compréhension des rythmes cutanés vont permettre de revoir cette idée de « crème de nuit » en lui donnant une assise biologique. En effet sur la base de l’idée que la peau montre des rythmes biologiques, de nouveaux produits apparaissent. Le pionnier sera incontestablement un produit proposé par la marque Estée LAUDER en 1982, produit qui deviendra culte: Night Repair. La revendication de base est de favoriser la réparation cellulaire pendant la période nocturne. C’est un sérum à base d’acide hyaluronique dans sa version originale, associé à une glycoprotéine – le bifidus actif purifié – qui augmentent le processus de réparation des cellules. Constatant que le produit est utilisé plus souvent le jour que la nuit, la marque proposera une version jour Advanced Night Repair, renfermant en plus des composants anti-inflammatoires et un filtre solaire pour un SPF 15. De nombreuses mises à jour du produit seront régulièrement proposées.

A la base de ces produits ont trouve une technologie présentée par la marque comme exclusive : ChronoluxCB™, une innovation brevetée d’Estée Lauder qui joue un rôle clé dans leur gamme de produits Advanced Night Repair. La composition de la technologie Chronolux CB™ a date comprend plusieurs ingrédients actifs et exclusifs. La composition de la technologie Chronolux CB™, qui est un élément clé du sérum **Advanced Night Repair** d’Estée Lauder, comprend plusieurs ingrédients actifs et exclusifs.
Advanced Night Repair Composition 2022


Le complexe Procollagen d’Ultima II contient une variété d’ingrédients conçus pour nourrir, préserver et stimuler la régénération de la peau. Voici quelques-uns des ingrédients clés du Procollagen Extrema Complex
- CollaSence: Une unification de trois types de collagène avec une technologie unique.
- Hydroxyprosilane: Stimule la régénération de la peau pour renforcer la barrière cutanée, retarde le processus de vieillissement des cellules de la peau, restaure la fermeté de la peau et réduit la visibilité des fines lignes.
- Élastine Marine: Renforce la texture du collagène pour une peau souple, tendue et élastique.
Dans cette mouvance, et, en reprenant le concept de Niosôme lancé en 1986, la marque française, Lancôme lancera un produit dénommé Noctosôme en 1989 qui reprend la logique du produit de référence à base de Niosômes.

Ces différents positionnements conduiront à des conséquences commerciales diverses. Si le produit Night Repair, qui sera mis régulièrement à jour au cours de ces 40 dernières années, deviendra un produit culte, les autres propositions seront assez plus ou moins rapidement remplacées par d’autres revendications.
Toutefois cette idée constituant malgré tout une argumentation de bon sens assez forte, l’intérêt pour ces questions reviendra régulièrement dans une sorte de cycle. C’est la régulation génétique qui prendra le relais. On verra à la fin des années 2010 apparaître des revendications s’intéressant à la régulation génétique des rythmes circadiens de la peau. Face à ces observations, les fournisseurs d’actifs cosmétiques proposent des différents types de molécules. Certains ciblent les gènes circadiens et permettent selon les fabricants leur re-synchronisation. Une autre façon d’aborder la chrono-cosmétologie est d’agir sur la synthèse de mélatonine. Enfin une autre voie d’approche est d’aider les cellules à garder leur vitalité pour qu’elles puissent mieux résister aux agressions quotidiennes. L’action des molécules actives se fait principalement au niveau des mitochondries. Mais surtout en proposant des produits cosmétiques spécifiques que les marques abordent cette question. Cet article permet de s’en faire une idée.
Même si ce positionnement n’est pas le plus courant actuellement, il est souvent présent plus ou moins clairement dans certaines revendications. Il ne fait aucun doute que cette notion de rythmes cutanés a du sens, et il est assez probable que nous verrons réapparaître des propositions dans ce sens.
Très récemment une publication majeure a été très largement reprise dans la presse tant spécialisée que générale. Il s’agit de travaux montrant que le vieillissement global n’est pas linéaire, mais qu’il présente des ruptures des âges précis, conduisant a des mécanismes particuliers.
Voila cette étude : s43587-024-00692-2
Cette étude a analysé les changements moléculaires non linéaires chez plus de 100 participants âgés de 25 à 75 ans en Californie, sur une période allant jusqu’à 6,8 ans. Les résultats montrent des dysrégulations importantes à environ 44 et 60 ans, affectant des voies comme la régulation immunitaire et le métabolisme des glucides à 60 ans, et les maladies cardiovasculaires et le métabolisme des lipides et de l’alcool à 40 ans. Ces avancées soulignent l’importance de comprendre les changements moléculaires non linéaires pour améliorer la santé au cours du vieillissement.
Qu’en est-il de la peau ? Dans cette étude, les marqueurs cutanés du vieillissement ne semblent pas avoir été spécifiquement pris en compte. Mais cette question avait déjà été abordé il y a déjà pas mal d’années dans une démarche de recherche sur l’évaluation clinique de la peau vieillissante. Une cohorte de plus de 360 personnes de 18 à 80 ans a été la basse de cette étude, dont 24 signes d’âge étaient utilisés pour construite un score d’âge.
Dans ce travail les périodes de changement seraient plutôt 25 et 70 ans.
Pour consulter cette étude : Arch_dermatol02_SAS
Bien que ces des études n’aient pas la même finalité, l’une et l’autre montre que le vieillissement n’est pas linéaire et il comporte des rupture de rythme à des périodes précises. Cette étude du début des années 2000 souligne l’importance de comprendre les changements tissulaires non linéaires pour une prise en charge plus précise de la peau au cours du vieillissement. Elle montre également que la démarche clinique est particulièrement intéressante. Elle devrait plus souvent se substituer aux procédures de recherche propres à l’industrie cosmétique, qui n’ont généralement comme finalité que de mettre au point de nouveaux ingrédients ! Quelques marques semblent l’avoir compris, et on voit réapparaître des revendications dans ce sens.
L’industrie, après avoir ignoré l’étude de 2002, va peut-être rebondir sur les faits nouveaux qui sont rapportés par l’équipe américaine, et qui sait, peut-être s’intéresser a ce qui a déjà été fait !!! En effet la recherche du kairos en matière de beauté semble être un concept qui a vraiment du sens maois qui reste étranger au mode de la pensée unique des équipes de marketing ! Dommage.

Pour terminer, il y a une cosmétique chronologique qui existe depuis longtemps. C’est une forme de cosmétique saisonnière que certains ont d’ailleurs l’impression de redécouvrir. Elle fonctionne autour de la notion de textures principalement dans le domaine du maquillage.
Et puis gageons que l’IA viendra mettre son grain de sable dans tout cela.
A suivre.





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