Bien que le savon soit connu depuis la nuit des temps, le savon doit son utilisation telle qu’on la connaît de nos jours à l’émergence d’une nouvelle pratique : l’hygiène. En effet, l’extension des pratiques d’hygiène dans une société où la propreté fera office de premier agent de distinction et l’industrialisation de la production avec l’invention de techniques nouvelles d’extraction de matières premières et de fabrication, a favorisé la consommation telles que le savon à des franges plus larges de la population. Les savons fins parfumés de toilette, qui comptent pour près de la moitié du chiffre d’affaires du secteur au début du XXème siècle, jouent un rôle majeur dans la démocratisation de l’hygiène et la plupart des parfumeurs fabrique ces savonnettes parfumées.
Le savon traditionnel, dit savon domestique ou plus couramment savon de Marseille, n’est généralement pas parfumé. Son odeur lui est donné par l’odeur sui généris des éléments le constituant. Il en est de même pour la couleur déterminé principalement par la nature des huiles. Par ailleurs, le procédé de fabrication traditionnel se prête mal à l’utilisation de compostions parfumantes : chaleur élevée et milieu fortement alcalin.
Toutefois si ces caractéristiques sont satisfaisantes pour le savon domestique, le développement des pratiques d’hygiène va tendre au développement du savon fin parfumé. Le développement de ces produits coïncide également avec l’essor de la parfumerie. Paradoxalement, à la Renaissance et durant trois à quatre siècles suivants, le savon a cédé la place au parfum, qui était alors considéré comme une protection contre les maladies contagieuses comme la peste. Cette période marque probablement les débuts de l’association entre parfumerie et savonnerie, bien que les pratiques d’hygiène aient été limitées : on se contentait généralement d’un ou deux bains par an. C’est véritablement au XIXème siècle, avec la démocratisation du savon et l’apprentissage généralisé de l’hygiène corporelle, que les savons parfumés fins ont pu se développer plus largement. En quelques sortes , si le savon domestique privilégie la simplicité, la naturalité et la tradition, le savon fin parfumé mise sur la diversité des senteurs, des couleurs et des textures pour une expérience plus personnalisée et sensorielle.
Le savon parfumé moderne est un produit de toilette solide, plus rarement liquide, enrichi en parfums élaborés et en ingrédients spécifiques pour offrir une expérience sensorielle raffinée et un soin adapté à la peau. Il se distingue par :
Une base végétale : huiles de coco, de coprah ou de palme, d’olive, de colza, de tournesol, anciennement souvent à base de suif, parfois enrichie en huiles précieuses comme l’amande douce, laurier ou le pépin de raisin
Un parfum travaillé : les fragrances sont créées par des maîtres parfumeurs, souvent à Grasse, et offrent une grande diversité de senteurs (fleurs, agrumes, bois, épices, etc.)
Des ingrédients complémentaires: ajout de glycérine pour l’hydratation, de beurre de karité pour la douceur, d’extraits végétaux ou d’huiles essentielles pour des bienfaits ciblés.
Des colorants : naturels ou synthétiques, pour un aspect visuel attrayant.
Des procédés variés : saponification à chaud ou à froid, triple broyage pour une texture fine et durable.
Les produits sont fabriqués à partir de deux schémas de fabrication :
Etapes de fabrication » à chaud »
- La première opération consiste en la fabrication de la pâte de savon. Dans ce cas, la pâte à savon est fabriquée en amont suivant le procès traditionnel, puis refroidi et diviser finement soit par écaillage, soit par granulation ou pelletisation.

- La préparation de la pâte à savon se fait très en amont. Ensuite des opérations se fait entièrement à froid.
- Les additifs, parfums et matières colorantes, sont ajoutés, le tout étant alors bien mélangé puis broyé au broyeur tri-cylindre pour obtenir une pâte très fine.
- Puis l’ensemble est soumis à l’action d’une boudineuse qui compresse la pâte et la transforme en un ruban de taille variable, dit bondon.

- Après découpage, les morceaux de savon sont frappés à l’aide d’une presse hydraulique ou manuelle pour lui donner sa forme et inscrire les logos.
- Après séchage, les savons sont emballés dans différents types d’emballages, généralement en papier.
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Etapes de fabrication » à froid »
- Les huiles et beurres végétaux (olive, coco, karité, etc.) sont soigneusement sélectionnés et pesés. La soude caustique (hydroxyde de sodium) est dissoute dans de l’eau froide pour former la phase aqueuse. Cette opération doit être réalisée avec précaution, car la réaction dégage de la chaleur
- Lorsque les deux phases (huiles et solution de soude) atteignent la même température (généralement entre 27°C et 45°C), la solution de soude est versée dans les huiles (jamais l’inverse). Le mélange est mixé à l’aide d’un mixeur plongeant jusqu’à obtenir la « trace », un aspect particulier au moment où la pâte épaissit et laisse un sillon à la surface
- À la trace, on incorpore les huiles essentielles, fragrances, colorants naturels ou minéraux, et autres additifs : exfoliants, argiles, laits, etc., selon la recette souhaitée
- La pâte à savon est versée dans des moules, puis recouverte pour conserver la chaleur de la réaction exothermique.
- Le savon repose dans les moules pendant le temps que la saponification se termine. Après ce temps, le savon est démoulé et découpé en pains ou en barres
- Les savons sont placés en « cure » sur des étagères à l’air libre pour sécher pendant au moins 4 semaines (parfois jusqu’à 8 semaines). Cette cure permet à l’eau de s’évaporer, au pH de s’ajuster, et au savon de durcir, garantissant douceur et longévité.

Le cas Roger & Gallet
Habitué des salles de bain de nos grands-mères, le savon bienfaisant de Roger&Gallet a fait son chemin. Le savon Roger & Gallet est l’exemple et le modèle type du savon dit de toilette.
Son histoire :
Roger & Gallet est l’inventeur du savon rond. C’est une société très ancienne. Elle a été créée en 1862 par Armand Roger et Charles Gallet. Elle propose différents types de produits, dont des savons. C’est en 1879, alors que tous les savons sur le marché sont rectangulaires, ovales ou carrés à bords francs ou en biseaux, que Roger & Gallet donne une forme particulière à son savon à la Violette : un savon rond. Ce premier savon sera suivi ensuite par d’autres parfums qui constitueront une collection aux codes stricts : savon rond, estampillé du sceau de la société, enveloppe en papier de soie « plissé soleil », bague aux couleurs de l’odeur. En 1890 la marque oriente fortement ses gammes vers les produits parfumants et de toilette, renforçant sa position en devenant leader. Chaque ligne de produits proposera à son catalogue un savon.
Sa Composition :
C’est un savon sodique solide d’acides gras d’origine végétale de nos jours. Le savon ne contient plus de suif. Par un procédé spécifique appelé « relargage » à la fin de l’opération de saponification, le savon est concentré et purifié dans le cycle de fabrication. Les additifs et le parfumage complètent le tout.
Principaux constituants : Sodium Palmitate, Sodium Cocoate, Parfum, Tetrasodium Etidronate, Aqua, Glycerin, Hexylene Glycol, Propylene Glycol, etc.
Contexte technique.
La savonnerie va faire des progrès considérables à partir du milieu du XIXème siècle pour donner suite aux travaux d’Eugène Chevreul qui codifient les étapes de fabrication. Ceci conduit à un procédé dit « au chaudron » qui permet la formulation avec d’autres ingrédients que ceux utilisés pour la fabrication des savons traditionnels. La pureté et la finesse du savon sont fortement améliorées. Ceci permettra le développement du talent des maîtres savonniers dont toutes les entreprises de parfum Beauté étaient doté. Roger & Gallet sera la seule société à employer un maître savonnier et poursuivra avec cette technologie jusque dans les années 2000. Si l‘usine à vapeur de Levallois, qui réalisa les premiers savons Roger & Gallet à la fin du XIXe siècle, n’existe plus depuis les années 1960, c’est en Normandie, dans le petit village de Bernay, que la tradition perdure. Là, se trouve l’une des dernières savonneries de France. Et un vrai savoir-faire qui permet de continuer à fabriquer des savons selon la méthode dite « au chaudron ». La fabrication était réalisée dans des chaudrons chemisés en acier inoxydable de 30 tonnes permettant d’obtenir 10 tonnes de savon. Ces chaudrons, ont été remplacés par des cuves plus modernes, cependant toujours recouvertes de toile de jute d’où s‘échappent des vapeurs de cuisson. C’est dans ces cuves que cuit à feu doux la base lavante des futurs savons. Une mousse onctueuse et aérée constituée d’huiles végétales, de soude, d’eau et de sel fin, un mélange qui permet de parvenir à une réaction chimique, dite de saponification. Selon l’aspect de cette pâte, le savonnier rajoute du sel, parfois de l’eau… C’est l’expérience, l’œil, qui permet de déterminer si la base lavante est satisfaisante. L’opération dure de quatre à cinq jours. Véritable matière vivante, la pâte repose ensuite durant quarante-huit heures et passe alors d’une teinte crème à un aspect plus caramel. Elle se solidifie aussi. Et c’est encore l’expérience du savonnier qui peut juger si cette pâte doit désormais être déchargée de son humidité. La teneur en eau du savon est réduite par atomisation. Elle peut alors prendre la forme de bondillons, sortes de petits boudins de base lavante. Dans les années 1990 la savonnerie de Bernay fabriquait plus de 1000 tonnes de savon brut par an.
La fabrication inclut également le « parfumage à cœur » qui consiste à parfumer la pâte du savon pendant le procédé de fabrication, contrairement aux procédés plus courants qui enrobent plus le savon avec du parfum. Le rendu et la tenue du parfum sont considérablement améliorés. Ceci permet d’obtenir un « noyau » parfumé. Composé de quelques bondillons, de poudres de savon et du fameux concentré, il est ensuite malaxé dans un véritable pétrin de boulanger. Une quantité précise de ce noyau parfumant mélangé à la base lavante permettent alors d’obtenir le savon… désormais odorant. Après le parfumage, le savon est extrudé, frappé à la signature de la maison dans des moules métalliques et contrôlé pièce par pièce. Après un séchage d’environ 15 jours, les savons ronds sont enveloppés dans du papier de soie à l’aide de machines robotisées et disposés soit en boîte carton par 3 ou individuellement en boîte plastique. La durée de vie des savons Roger et Gallet, ainsi fabriqués, pouvait dépasser les 10 ans sans altération visible du savon ou du parfum.
Différentes versions.
La première senteur développée dans la collection des savons ronds sera le savon Violette, puis Bois de santal, Lavande, Œillet mignardise etc. En 1900 la collection de savon comportait déjà 10 senteurs, 25 en 1931 pour revenir à 14 dans les années 2000.
Le savon R&G n’a ensuite pas subi de modification significative de formulation jusque dans les années 90. En effet, sous la pression de l’épidémie de BSE, la reformulation du produit a été réalisée. Ceci a consisté en le remplacement du couple suif/coprah utilisé initialement par un mélange palme/coprah. Les acides gras sont donc tous d’origine végétale. Le procédé de fabrication a été conservé et ajusté.
La collection de savon a toujours conservé son habillage original : enveloppe de papier de soie « plissé soleil », bague de papier aux couleurs de la fragrance, estampillé du sceau de la Maison. Vendu individuellement à la pièce, ils seront ensuite également proposés dans des coffrets garnis de papier de soie au décor de la senteur dès 1905. Ils existent encore sous cette forme. Cependant la bague de papier à la couleur de l’odeur a disparu pour s’imprimer désormais directement sur la coque de la boîte voyage. Une évolution due au designer Martin Szekely.
Anecdote
Dès 1888, Roger et Gallet développe considérablement son activité de façonnier, élaborant et fabriquant des produits pour de nombreux clients autres que ses propres marques. En France il s’agit par exemple de grands magasins comme le Bon marché, les Galeries Lafayette, la Samaritaine, Le Printemps, le BHV. A l’étranger l’activité de façonniers voit une importante clientèle comme Harrods à Londres, El Sciglio à Barcelone, Le Bon marché de Istanbul, Le Bazard universel de Tunis etc.
Article tiré du livre, Cosmétiques Iconiques, 30 produits cultes Made in France de Ariane Goldet et Jean-Claude Le joliff, Cosmetic Valley Edition, 2023.
Jean Claude LE JOLIFF




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