Depuis la fin du XIXe siècle, la savonnerie marseillaise connait de grande difficulté. Après-guerre, avec l’introduction massive des détergents synthétiques, la démocratisation de l’électroménager et le règne tout-puissant de géants étrangers (Henkel, P&G, Unilever), le marché des produits d’hygiène et d’entretien connaît une mutation profonde. L’évolution des modes de consommation, influencée par la publicité et la grande distribution, fait chuter l’aura des savons plus traditionnels. Déjà affaiblis par des décennies de concurrence et par des fermetures successives, les savonniers marseillais peinent à trouver leur place dans ce nouveau marché de consommation de masse dominé par les multinationales.
Dans les années 1980, l’industrie du savon de Marseille se réduit à cinq producteurs seulement, dont certains cherchent à préserver la méthode traditionnelle de saponification en chaudron. Ce retour aux racines vise à répondre à une demande émergente pour des produits « authentiques » et « naturels », dans un contexte de regain d’intérêt pour les produits artisanaux et de réappropriation des savoir-faire régionaux. Mais progressivement, le savon de Marseille redevient porteur. Les promesses de « laver plus blanc que blanc » des grands industriels n’ont plus autant d’écho, et une certaine désillusion touche les consommateurs. Les « remèdes de grand-mère » et les produits bruts (vinaigre blanc, bicarbonate de soude) retrouvent leur place dans les foyers. Grâce à son image de produit local, préservé du mercantilisme de l’industrie chimique, le savon de Marseille retrouve peu à peu grâce aux yeux des consommateurs, si bien que, pour répondre à la demande, une grande partie des savons vendus comme tels proviennent en réalité de l’étranger. De plus, ils ne respectent souvent ni la composition ni les techniques de fabrication des savons originaux tels que décrits au début du XXe siècle.

Deux orientations, dénotant deux visions du « Savon de Marseille », se sont constituées à partir des années 2000. Elles partagent la volonté de capitaliser sur l’aura d’un produit authentique et de permettre son rayonnement international, tout en garantissant un certain procédé de fabrication. Cependant, leurs visions s’opposent sur les moyens et les objectifs.

D’un côté, l’Union des Professionnels du Savon de Marseille cherche à patrimonialiser les savoir-faire et à figer le Savon de Marseille dans le moule d’un produit semi-industriel, voire artisanal. Le cahier des charges de la demande d’Indication d’Origine Protégée (IGP), porté par la Savonnerie Fer à Cheval, Marius Fabre, la Savonnerie du Midi et Le Sérail, insiste sur la dimension historique du savon, en vue d’en faire un élément constitutif de l’identité de la région PACA. Si les enjeux économiques de cette protection sont évidents pour leur survie, leur démarche s’inscrit également dans la patrimonialisation d’un « art de la savonnerie ». Plusieurs de ces entreprises proposent ainsi des visites guidées de leurs ateliers, voire de petits musées. Pourtant, si le respect d’une tradition technique (méthode de production, matières premières utilisées, formes) est mis en avant, ces entreprises semblent également subir le paradoxe imposé par la nécessité commerciale de leur profession. Pour faire perdurer leurs structures, souvent modestes, elles doivent à la fois s’appuyer sur un discours d’authenticité — quitte à réinventer une recette supposée « intemporelle » et figer le produit dans un état qui n’a historiquement pas de sens — tout en produisant de nouvelles gammes de savons correspondant aux attentes des clients du XXIe siècle (nouvelles formes, nouvelles senteurs). Le cas de Marius Fabre est assez représentatif à ce niveau et illustre la difficulté de lier de manière cohérente « tradition » et « modernité ». Ainsi, sur leur site web, on peut acheter du savon de Marseille dit « authentique » en plus de nombreux autres détergents et produits d’hygiène plus conventionnels. Par ailleurs, l’usine de Salon-de-Provence, qui possède son musée, présente moins l’histoire de la structure comme celle d’une épopée industrielle que celle d’une modeste entreprise familiale attachée aux traditions et au territoire.

De l’autre côté, l’Association Savon de Marseille France « défend l’appellation « savon de Marseille » en tant que procédé de fabrication ». Soutenue par de petites et moyennes structures (Lorcos, Savonnerie de l’Atlantique, Bernard Cosmetics), leur vision est bien plus tournée vers l’avenir du produit que vers son passé. Selon eux, une IGP entérinerait la patrimonialisation d’un produit de grande consommation et en ferait un bien de luxe car produit en trop faible quantité. Selon eux, l’appellation d’origine n’a pas de sens puisque, au XIXe siècle, les savonneries « façon Marseille » se développent également au nord du territoire, notamment dans les bassins parisien et nantais. Les savoir-faire développés autour des procédés industriels de fabrication du savon sont donc avant tout français et issus tant de son bassin d’origine que du développement plus tardif de ses pôles secondaires. Défendant leurs intérêts au travers d’une vision plus rationnelle du marché, leur militantisme relève davantage du protectionnisme dans une économie mondialisée que de la sauvegarde d’un patrimoine.

Le savon de Marseille, au-delà de sa simplicité apparente, incarne donc un produit au cœur de dynamiques économiques et industrielles complexes depuis l’époque moderne. Dès le XVIIe siècle, il devient un enjeu stratégique pour l’État français, qui le considère comme une ressource économique essentielle, et est à l’origine de multiples régulations visant à protéger et structurer la production. Dès lors, ce savon n’a cessé d’être influencé par les mutations économiques, politiques et technologiques, et de s’adapter aux impératifs de chaque époque. De la naissance d’un pôle industriel à Marseille au XVIIIe siècle jusqu’à sa fabrication dans de grandes usines nantaises au XIXe siècle, il a su tirer parti des évolutions du temps pour répondre aux défis de la concurrence, de l’industrialisation et de la mondialisation.
Cette capacité d’adaptation soulève une question centrale : celle de l’authenticité du Savon de Marseille. Si aujourd’hui, il est perçu comme un produit emblématique du patrimoine régional, l’idée d’authenticité repose sur une vision biaisée de son histoire. Loin de se définir par une recette immuable ou un territoire unique, il est un produit qui a su évoluer au fil des siècles. Son industrie en adaptant ses matières premières et ses techniques de fabrication aux contraintes économiques et aux découvertes scientifiques de son époque, prouve qu’il est un produit métis en constante évolution. Cette histoire mouvementée, loin de lui enlever de sa valeur, témoigne au contraire de sa résilience face aux bouleversements économiques et industriels.
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Cette contribution a été réalisée pour la Cosmétothèque par Quentin Jagodzinski





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