Précédemment, nous avons suivi le voyage du savon de Marseille, depuis ses racines orientales aux rives de la Provence, où il trouve un terreau propice à son développement. De Toulon au Moyen Age, il continue sa migration vers Marseille. Porté par un contexte favorable et par une réglementation opportune pour sa réputation, le produit connaît un âge d’or à partir du XVIIIᵉ siècle.

A cette époque, la demande nationale est en croissance. Le savon devient un produit essentiel à l’hygiène personnelle, mais surtout domestique. En 1707, on dénombre une cinquantaine de manufactures de savons en Provence. En 1754, sa production est estimée à plus de 16 000 tonnes : une production avant tout soutenue par la consommation intérieure, puisque 95 % de celle-ci est absorbée par le marché français.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, les remous politiques marquent la fin d’une séquence de développement. La Révolution française, le blocus continental de 1806 et surtout la guerre d’indépendance espagnole en 1808 entraînent une crise de la soude, alors principalement importée d’Espagne. Cependant, ces difficultés offrent paradoxalement des opportunités et contribuent au développement d’une nouvelle industrie sur le sol français : celle de la soude artificielle. Obtenue par un procédé mis au point par Nicolas Leblanc en 1791, cette soude, issue d’une réaction entre le sel marin et l’acide chlorhydrique, peine d’abord à être utilisée dans les industries. Savonniers, verriers et papetiers jugent avec méfiance cette matière, qu’ils identifient comme une source de pollution pour leurs produits. Cependant, sa production et son utilisation décollent à partir des années 1810, lorsque l’État napoléonien, dans une perspective industrialiste, décide de soutenir l’essor de cette nouvelle branche. Les décrets du 13 octobre 1809 assurent la détaxation du sel employé dans les soudières. Afin de stimuler cette production française, l’importation de soude étrangère est interdite en 1812, ce qui amène à un essor spectaculaire de l’industrie chimique dans la région des étangs.

L’introduction de la soude saline dans les procédés de fabrication du Savon de Marseille réduit la dépendance des industriels aux importations d’huiles étrangères. En effet, la production d’olives françaises est loin de couvrir les besoins de l’industrie. La soude purifiée permet de substituer une partie de l’huile d’olive par l’huile de pavot, alors cultivée dans le nord de la France. Cependant, la soude saline profite également aux savonneries utilisant le suif pour la confection de savons blancs. Le développement de la production sur un marché en pleine expansion réveille le spectre des fraudes et intensifie la compétition entre les savonniers provençaux et les autres industriels du territoire. Grâce à une nouvelle série de réglementations la fabrique de Marseille est reconnue, obtenant en 1811 une protection grâce à l’apposition obligatoire d’une marque spécifique sur ses produits.


À partir des années 1830, les agriculteurs du nord de la France, qui produisaient l’huile de pavot, se tournent vers la culture de la betterave sucrière. Les savonniers utilisent alors de nouvelles huiles importées des colonies (dont celles d’arachide, de coprah et de palme) pour la confection de leurs produits. Malgré ses efforts pour s’adapter aux mutations induites par la révolution industrielle, la filière est en crise. En effet, la soude saline, la multiplication des huiles exotiques et l’expansion du réseau ferroviaire français rompent le monopole de la savonnerie marseillaise pour son approvisionnement en matières premières. Ainsi, d’autres savonneries « façon Marseille » se développent dans la capitale et le nord-ouest de la France. À l’exception de quelques unités de production, comme celles de Jules Charles-Roux, les usines marseillaises, familiales et faiblement mécanisées, souffrent de la concurrence d’entreprises plus grandes, mieux dotées en infrastructures et en capitaux. Alors que la demande ne cesse de croître, la production provençale stagne…
Cette contribution a été réalisée pour la Cosmétothèque par Quentin Jagodzinski





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