L’industrie savonnière nantaise s’implante fortement dans les années 1830, en bords de Sèvre et de Loire. Cette industrie florissante compte alors une trentaine d’établissements, parmi lesquels Bonamy, Coninck et Cie, Serpette, Biette, Sarradin (depuis 1781), Bertin et Talvande.
En 1837, Charles Bonamy, un négociant et fils d’officier de marine nantaise, et Gustave de Coninck, originaire d’une famille de négociants armateur et industriel danois, fondent la Savonnerie de la Morinière à Rezé.

Cette entreprise est l’une des premières en France à tenter une production industrielle de savon à grande échelle, avec l’ambition de concurrencer le célèbre savon de Marseille. Ils innovent en utilisant de l’huile de palme importée d’Afrique occidentale, une matière première nouvelle en Europe à cette époque. En 1839, la savonnerie reçoit une médaille de bronze lors de l’Exposition des produits de l’industrie française, témoignant de la qualité et de l’innovation de ses produits. L’usine, située sur les bords de la Sèvre, bénéficie de l’accès à l’eau nécessaire au processus de fabrication. En 1842, on sait que la savonnerie de la Morinière produit sa propre soude et en fait commerce. Elle est néanmoins vendue en 1842, l’association avec la maison de commerce Thomas Dobrée l’ayant entraînée dans de mauvais investissements.Dans le même temps, La savonnerie et parfumerie Bernard, spécialisée dans la fabrication et la distribution de savon pour l’hygiène du corps et l’entretien, est créée en 1836 et basée à Rezé. Elle deviendra surtout connue sous la marque Persavon.
En 1844, Henri Serpette, armateur et industriel visionnaire provenant de la Somme, s’associe au négociant nantais Henri Lourmand pour établir une savonnerie dans le quartier Lamoricière à Nantes. Afin d’assurer leur approvisionnement en graines oléagineuses, ils équipent leur premier navire en 1860, marquant ainsi le début d’une expansion rapide. En l’espace de vingt ans, leur entreprise diversifie ses activités en incluant non seulement le négoce, l’huilerie et la savonnerie, mais également une fabrique de soude artificielle, cruciale pour le processus de saponification. Henri Serpette introduit la méthode marseillaise après un voyage à Marseille, faisant preuve de pionnier dans la région. Cette technique traditionnelle basée sur la cuisson en chaudron permet à leur entreprise de produire un savon de qualité supérieure. Contrairement aux savonneries marseillaises, où le commerce dicte la production, ici, c’est la fabrique qui structure les circuits marchands. En 1878, leur compagnie prospère, employant 250 salariés et produisant plus de 4 000 tonnes de savon. La savonnerie a cessé son activité en 1908.
Entre les Années 1850 et 1870, Nantes connaît une expansion de son industrie savonnière, avec la création de plusieurs huileries et savonneries renforçant le rôle de la ville dans ce secteur. C’est durant cette période qu’Émile Leblanc installe une huilerie sur une parcelle située entre le canal de Chantenay et la Loire. Nantes connaît alors une expansion de son industrie savonnière, avec la création de plusieurs savonneries renforçant le rôle de la ville dans ce secteur. On recense alors à Nantes cinq autres grandes savonneries fabricant du savon à l’huile de palme et de coco. Parmi celles-ci, on trouve l’huilerie Pelletreau, chemin de la Tannerie. Émile Leblanc installe lui une huilerie à la fin des années 1850 sur une parcelle située entre le canal de Chantenay et la Loire. En 1856, l’huilerie s’associe à Housset et devient une savonnerie. Par la suite, l’entreprise s’allie aux Bonet, qui possèdent leur propre savonnerie de l’autre côté du canal de Chantenay depuis 1875, puis aux Huteau. Elle prend alors la dénomination « Huilerie et Savonnerie de la Loire, par la maison Bonet fils et Lescop ».

En 1926, le groupe néerlandais Magra (Margarine Unie) rachète la savonnerie. En 1930, Magra fusionne avec la société anglaise Lever Brothers, spécialisée dans la fabrication de savon et de détergents, pour former la multinationale Unilever. Ajoutons à cela la savonnerie des frères Talvande et Doulaut, établie également sur les bords de la Loire à Chantenay en 1877. Elle sera rachetée par Unilever en 1932, entraînant la fermeture du site originel de la savonnerie Magra. Ces deux exemples font écho à une stratégie plus large d’acquisition des savonneries françaises par Unilever, qui touche également les entreprises marseillaises à la même époque, notamment Charles Roux et la Savonnerie de la Vierge.
Par ailleurs, outre l’utilisation d’huile exotique pour la création de ses produits, le modèle nantais connait une autre spécificité : celle de la parfumeries-savonneries. L’une de ces maisons les plus ancienne est celle de Paul Sarradin, parfumeur originaire de Vendôme, formé chez Fargeon. En 1781, après une faillite à Paris, il s’installe à Nantes, probablement pour accéder plus facilement aux essences exotiques. Il établit son laboratoire dans une maison du centre-ville, mais les premières années sont difficiles. Contraint de fermer sa boutique, il vend et formule ses produits directement à domicile tout en complétant ses revenus en commercialisant d’autres biens, notamment des sabots. En 1792, il est mentionné dans les Étrennes du commerce, associé à Chaillou, également parfumeur. En 1797, leur boutique, devenue trop petite, est transférée dans un local plus spacieux. Grâce à Chaillou, Sarradin parvient à impulser une dynamique positive à son entreprise. Il se diversifie en vendant des marchandises exotiques tout en produisant des eaux odorantes pour les médecins nantais, suivant un modèle proche de celui des apothicaires d’Ancien Régime. À partir de 1820, Paul est assisté par son fils Émile, formé à Paris auprès du parfumeur Badeuil et ayant acquis les compétences nécessaires à la fabrication de savons. Pressenti pour prendre la relève, Émile rénove le magasin familial afin d’agrandir le laboratoire et élargit la gamme de produits proposés. Il prend officiellement la direction de l’entreprise à la mort de son père en 1838. Suivant la tendance et fort de son expérience, il se lance dans la fabrication de savons parfumés à partir des années 1860. Pendant les Première et Seconde Guerres mondiales, l’entreprise doit faire face à une pénurie de main-d’œuvre et de matières premières. Au début du XXe siècle, Sarradin devient une véritable parapharmacie haut de gamme. L’enseigne propose une large gamme de produits : lotions et teintures, eau de quinine, shampoing américain, extrait de henné, lait de toilette à l’iris, lait d’amandes, lait de lys, crème de glycérine, poudre de riz, ainsi que divers savons (à l’eau de Cologne, pour bébés, pour le bain, pour la barbe…). Avec l’accélération des innovations industrielles au XXe siècle, il devient difficile pour la famille Sarradin de concurrencer les grandes entreprises internationales. Le déclin se poursuit jusqu’à la fermeture définitive de l’entreprise le 31 décembre 1955.

Un autre exemple de ces entreprises alliant savonnerie et parfumerie peut être observé chez la maison Biette. En 1882, Alexis Biette rachète une fabrique de bougies et de chandelles dotée d’une raffinerie de suif sur l’Ile de Nantes. Grâce à ces locaux, il va combiner une activité de savonnerie, parfumerie et fabrication de bougies.

L’association de ces activités, qui pourrait sembler contre-intuitive, repose en réalité sur une logique industrielle cohérente. À cette époque, les bougies sont obtenues par saponification du suif à la chaux, un procédé qui génère des acides oléiques comme sous-produit. Or, ces acides peuvent être réutilisés dans la fabrication du savon, rendant ainsi les deux industries complémentaires. Inspiré par le savoir-faire anglais, il introduit de nouvelles techniques et styles, diversifiant la production pour répondre aux goûts changeants de la clientèle.


Dès 1906, l’entreprise évolue en une parfumerie de luxe, rivalisant avec les grandes maisons parisiennes. Sous la direction de Maxime Biette dans les années 1920, l’entreprise se tourne vers le haut de gamme avec des emballages élégants (Baccarat, Tolmer) et des matières premières de qualité.


Elle connaît également un succès à l’export, notamment en Afrique du Nord et en Europe. Cependant, la Seconde Guerre mondiale marque un tournant difficile. En 1948, l’entreprise fusionne avec Lever (futur Unilever) avant de cesser ses activités à Nantes en 1961. Aujourd’hui, l’héritage de la savonnerie Biette est ravivé par des initiatives modernes qui s’inspirent des archives historiques pour proposer des parfums solides et des savons artisanaux. Dans les années 1980, Arnaud Biette retrouve des carnets de formulations familiales dans une malle remplie d’archives familiales. Grâce aux témoignages d’anciens employés et à l’aide de musées et d’industriels locaux, il parvient à reconstituer près de 80 ans d’histoire de l’entreprise familiale. Il relance partiellement l’activité en reproduisant d’anciens parfums avec l’Osmothèque de Versailles et réintroduit la marque AB1882 en 2021.


D’autres entrepreneurs vont jouer un rôle dans le développement de cette activité dans la région nantaise. Maurice Bertin crée en 1907 la savonnerie Bertin, rachète le producteur de suif Calmer en 1910, puis s’associe en 1914 avec Charles TUEL pour fonder la Société Anonyme Savonnerie et Parfumerie de la Sèvres. Plus de 100.000 pains se savon par jour dernt produits dans l’usine situé à la confluence de la Loire et de la Sèvre. La crise de 1929, la société, et il est contraint de vendre son entreprise aux établissements Biette en 1930.
Emmanuel Roux qui débute ses activités dans les années 1900 dans le quartier de Doulon, se spécialise de son côté dans la parfumerie (Parfum Monopole et Oeillet maritime) et développe son activité en Vendée.
En 1915, en pleine Première Guerre mondiale, la Savonnerie Nantaise est fondée. Malgré le contexte difficile, elle se développe en répondant aux besoins en produits hygiéniques de la population. En 1941, Clair Bernard reprend la Savonnerie Nantaise et modernise l’entreprise. Il lance la marque Persavon, qui deviendra l’une des marques de savon les plus emblématiques de France. Après les bombardements qui détruisent l’usine, une nouvelle usine est créée au sud de la Loire à Rezé, sous le nom de Savonnerie Clair Bernard. De 1950 à 1980, la savonnerie connaît une période florissante, adaptant sa production aux avancées technologiques et aux nouvelles normes sanitaires. Elle diversifie ses produits, notamment en proposant des lessives et des détergents. Cependant, de 1990 à 2005, face à la concurrence internationale et aux mutations du marché, l’entreprise traverse des difficultés financières. Elle met l’accent sur l’innovation et la qualité pour se démarquer. En 2006, la savonnerie Bernard est rachetée par trois salariés de l’entreprise qui fondent la Savonnerie de l’Atlantique.

La savonnerie renaît, perpétuant le savoir-faire traditionnel tout en intégrant des technologies modernes. Avec 44 salariés et une production annuelle de 7000 tonnes, elle est le dernier témoin d’une industrie qui, avec une trentaine d’établissements, a connu un essor important aux 19e et 20e siècles.
Marques de savon célèbres issues de la savonnerie nantaise
- Persavon : Créée par la Savonnerie Bernard, Persavon est emblématique du savoir-faire nantais. Connue pour ses savons doux, souvent enrichis en glycérine et en extraits naturels, la marque a su traverser les époques en s’adaptant aux besoins des consommateurs.
- Savons de la Savonnerie de l’Atlantique : En plus de produire pour d’autres marques, la savonnerie commercialise ses propres produits, valorisant le « made in Rezé ». Elle exporte à l’international, contribuant au rayonnement de l’expertise nantaise.
Artisanat Moderne
- Début du XXIᵉ siècle : Une renaissance de la savonnerie artisanale émerge à Nantes, portée par l’engouement pour les produits naturels et écologiques.
- 2010 : L’Art du Bain est fondé. Cette entreprise familiale se spécialise dans la création de savons naturels faits main, combinant méthodes traditionnelles et design artistique. Elle utilise des ingrédients tels que le beurre de karité, les huiles essentielles et les argiles colorées.
- 2015 : Klapotis est créé par Élodie, une artisane passionnée. La marque propose des savons solides bio, fabriqués à froid pour préserver les bienfaits des ingrédients. Klapotis s’engage dans une démarche écologique, excluant l’huile de palme et favorisant des emballages réduits et recyclables.
- 2019 : La Fabrik d’Elo ouvre ses portes à Thouaré-sur-Loire. Elle élabore des savons cosmétiques et ménagers selon la méthode de saponification à froid, privilégiant les circuits courts et les ingrédients locaux et biologiques.
- AB 1882 : Créée par Alexis Biette en 1882, la maison française et familiale AB1882 se réinvente en 2021. Elle propose une nouvelle parfumerie élégante, engagée, naturelle et sans alcool.
- Impact sur la Région : Ces artisans contribuent à dynamiser l’économie locale, à préserver un savoir-faire ancestral et à répondre à une demande croissante pour des produits écoresponsables et de haute qualité. Leurs initiatives soutiennent l’économie circulaire et favorisent un mode de consommation plus durable.
Ce document essaie de résumer l’évolution de la Savonnerie Nantaise
Contribution réalisée pour le compte de la Cosmétothèque par Jean Claude LE JOLIFF et Quentin Jagodzinski





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