Les savonneries ont joué un rôle crucial dans l’évolution de l’hygiène et de la santé publique. Elles ont permis l’accès à des produits de nettoyage efficaces, contribuant à la réduction des maladies et à l’amélioration des conditions de vie. Historiquement, des villes portuaires comme Marseille et Nantes se sont distingués pour leur production de savon de haute qualité. Positionnées stratégiquement sur les routes commerciales maritimes, elles ont su tirer les bénéfices du commerce international pour faire prospérer cette industrie en important des matières premières nécessaires à la fabrication du savon.
Si l’on identifie Marseille comme la capitale du savon français, on oubli que la savonnerie a également joué un rôle clé à Nantes. De l’industrialisation du XIXᵉ siècle à l’essor de l’artisanat moderne, la ville témoigne d’une histoire riche alliant innovation, adaptation et préservation des traditions et s’est imposée comme un centre incontournable dans l’histoire du savon en France.
Une savonnerie est un établissement industriel ou artisanal où l’on fabrique du savon à partir de matières premières telles que des huiles végétales, des graisses animales et des alcalis. La production de savon implique un processus chimique appelé saponification, au cours duquel les huiles et graisses sont transformées en savon et en glycérine grâce à l’action d’une base forte comme la soude (hydroxyde de sodium) ou la potasse (hydroxyde de potassium). On distingue plusieurs types de savonneries :
- Industrielles : Ces savonneries produisent des volumes importants de savon, souvent pour la grande distribution et les marques connues. Elles utilisent des procédés mécanisés et des chaînes de production.
- Artisanales : Ces établissements se concentrent sur des productions plus limitées, mettant l’accent sur la qualité, les ingrédients naturels et les méthodes traditionnelles. Ils fabriquent souvent des savons avec des techniques manuelles et des recettes uniques.

Traditionnellement, l’huile utilisée pour fabriquer le savon de Marseille est l’huile d’olive. Cette huile, riche en acides gras, permet de produire un savon pur et concentré avec une teneur élevée en savon. Une caractéristique notable de la savonnerie nantaise est l’utilisation de l’huile de palme (ou de coco) en remplacement de l’huile d’olive. Cette substitution confère aux savons une teinte « jaune », due aux huiles employées. Au XIXe siècle, ces savons se distinguaient alors des savons « marbrés » à base d’huile d’olive (savons de Marseille) et des savons « blancs » fabriqués avec de l’huile d’arachide (ou plus rarement de lin). Après l’abolition de la traite négrière en 1831, les armateurs et négociants nantais cherchaient de nouvelles activités commerciales. L’importation d’huile de palme en provenance d’Afrique de l’Ouest est devenue une alternative, permettant de maintenir des relations commerciales avec les anciennes colonies.

L’huile de palme, riche en acides gras saturés, est idéale pour la saponification. Elle permet de produire des savons plus durs, moussants et de bonne qualité à un coût inférieur à celui des huiles traditionnelles comme l’huile d’olive. L’approvisionnement en huile de palme a également stimulé l’activité portuaire de Nantes et favorisé le développement de l’industrie savonnière, qui est devenue un secteur clé de l’économie régionale. À son apogée, Nantes était la deuxième grande ville de production de savon en France, après Marseille, avec une quarantaine de savonneries employant plus de 300 personnes.
Contrairement à la savonnerie marseillaise, l’industrie de Nantes se développe au XIXe siècle grâce à plusieurs facteurs. En raison des lois abolissant la traite négrière entre 1815 et 1831, les armateurs de Nantes doivent restructurer leurs activités. Ne pouvant plus se concentrer sur le trafic d’êtres humains, ils se tournent vers les ressources africaines telles que le caoutchouc, les arachides et l’huile de palme. En 1832, une dépêche ministérielle encourage les industriels à fabriquer du savon à partir de l’huile de palme importée de la côte de Guinée. Cela permet à la France de maintenir sa présence en Afrique de l’Ouest et de répondre aux difficultés d’approvisionnement en huiles végétales rencontrées par les producteurs de savon.
Entre 1830 et 1840, Nantes abonde en huiles exotiques nécessaires à la production de savon, mais elle a aussi la capacité de produire de la soude. Depuis le XVIIIe siècle, grâce au rôle centrale de son port dans les échanges internationaux, Nantes produisait du « noir animal » pour clarifier le sucre des Antilles et utilisait les résidus de ce processus comme engrais. Grâce à la découverte de gisements de guano et de nitrates de soude en Amérique du Sud, conjuguée à un marché de l’engrais déjà bien établi, la ville de Nantes voit progressivement se développer une industrie chimique portuaire dédiée à la production d’engrais. Le traitement de ces matières phosphatées nécessitait de l’acide sulfurique. Or celui-ci est également indispensable à la production de soude artificielle via le procédé Leblanc. Les différents éléments sont en place.
La reconversion des armateurs, les réseaux commerciaux mondialisés et le savoir-faire industriel ont donc favorisé l’essor de la savonnerie à Nantes. En 1859, la presse mentionne que Marseille, autrefois dominante dans la fabrication de savons, perd ce privilège en raison de la perte de son monopole sur les huiles nécessaires à la saponification. Au XVIIIe siècle, Marseille était stratégique pour l’importation d’huile d’olive méditerranéenne, mais désormais Nantes, avec son port atlantique, offre croissance et opportunités à l’industrie savonnière.
En quelque sorte la différence essentielle entre le savon de Marseille et celui de Nantes, au delà de la nature des huiles, vient du fait qu’à Marseille on apporte les ingrédients aux industriels quand à Nantes, les industriels s’organisent pour aller chercher ou produire ces éléments. L’autre différence vient de la maîtrise de la production de soude.
Si ces éléments sont essentiels pour comprendre la naissance de la filière du savon nantais, ils ne sauraient se substituer à une analyse plus fine du parcours de ses entreprises.





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