Nous avons laissé la savonnerie marseillaise en proie à une crise de grande ampleur. Fragile face aux mutations induites par la Révolution Industrielle, l’accélération des échanges et la mécanisation avait fracturé le monopole qu’elle s’était évertuer à construire pendant plus de deux siècles. Cependant, elle n’avait pas dit son dernier mot.
A la fin du XIXe siècle, pour conserver leur filière, les savonneries marseillaises, menacées par une concurrence nationale inondant le marché de produits moins chers et plus « novateurs », cherchent à internaliser la production d’huile nécessaire à la confection de leurs savons. En créant des huileries au sein de leurs usines, en achetant directement les oléagineux et en les traitant dans leurs propres infrastructures, elles espèrent rationaliser la production.

Si cette stratégie permet aux savonniers de subsister, la filière reste fragile. Au début du XXᵉ siècle, les industriels de la branche, luttant déjà contre une concurrence nationale, sont confrontés à l’agressivité de leurs homologues internationaux, anglais et allemands, qui disposent souvent d’une plus large assise financière, d’un outillage moderne et d’une stratégie complète de développement. Ainsi, en 1895, la firme Sunlight (Royaume-Uni) exploite non seulement des savonneries et des huileries, mais possède en réalité toute la chaîne de valeur du savon, contrôlant plantations, comptoirs, compagnies de navigation et usines de soude. Face à des entreprises intégrées, déjà positionnées à l’échelle mondiale, les savonneries marseillaises ne semblent pas en mesure de résister efficacement. Elles donnent l’impression d’être des proies faciles pour des concurrents mieux organisés et disposant d’une solide trésorerie. Ce processus s’amorce en 1913 lorsque l’Associated Enterprises Ltd et James Lever rachètent 70 % du capital des Anciens établissements Charles-Roux fils, puis 20 % de la Savonnerie La Vierge.


La croissance de ces premières multinationales industrielles de la chimie déstabilise les positions des industriels marseillais qui, encore une fois, cherchent à diversifier leur offre de produits. En 1897, les usines Rocca, Tassy & de Roux se lancent ainsi dans la production de beurres végétaux sous la marque Végétaline. Les marges dégagées sont attractives, et l’entreprise est rapidement imitée par d’autres industriels. Limitée à 1 500 tonnes en 1900, la production de beurres végétaux dépasse les 50 000 tonnes en 1911. Plusieurs brevets déposés en 1909-1910 pour améliorer les opérations de raffinage permettent également d’introduire l’huile d’arachide, jusque-là réservée à la fabrication du savon, sur la table des consommateurs. Enfin, en 1909, le chimiste marseillais Jules Ronchetti dépose un brevet pour la fabrication de lessives de savon en poudre et fonde, en 1917, la société Persil pour passer au stade industriel. Pour réduire leurs coûts de production, les savonniers abandonnent les usines obsolètes ou enclavées dans l’espace urbain, au profit de nouvelles unités construites en dehors de la ville, à proximité du rivage et des voies ferrées.

Les années 1920-1930 sont marquées par une intensification de la concurrence, notamment avec l’arrivée de grandes entreprises de chimie et de nouvelles techniques industrielles. Des entreprises comme Lever Brothers (aujourd’hui Unilever) et Procter & Gamble commencent à développer des savons de toilette et des détergents synthétiques, qui se révèlent moins chers et plus adaptés aux usages domestiques modernes. Ces détergents, produits en masse, utilisent des ingrédients chimiques qui rendent les savons traditionnels moins attractifs en termes de rapport qualité-prix.
Pour lutter, les syndicats des savonniers marseillais tentent de faire adopter un projet de loi visant à établir une appellation d’origine contrôlée. Accepté par le Parlement, il est rejeté par le Sénat. Les savonneries marseillaises n’ont d’autre choix que de s’adapter et se moderniser. Une transition difficile, car elle nécessite des investissements importants pour adapter les installations. De plus, la période n’est pas favorable amplifiant les difficultés liées au retard et à la concurrence féroce. La Première Guerre Mondiale et la crise de 1929 entraînent une instabilité monétaire, rendant l’investissement difficile et alourdissant les coûts de production. Le temps n’est plus aux petites structures artisanales, et de nombreuses savonneries marseillaises ferment leurs portes, tandis que seules les plus grandes entreprises réussissent à subsister grâce à l’apport de capitaux de grands groupes étrangers.
Déjà fortement affaiblie, la profession subit un nouveau coup dur dix ans plus tard, lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate. À nouveau, le prix des matières premières flambe, l’approvisionnement en huile d’olive devient difficile, les circuits commerciaux sont perturbés, et de nombreuses ressources sont réquisitionnées pour l’effort de guerre. Certaines savonneries doivent alors se tourner vers des huiles de substitution comme l’huile de colza ou le suif, ce qui altère la qualité et la composition de leurs produits.
L’après-guerre, bien que marqué par des efforts pour relancer l’industrie, ne permet pas aux savonniers marseillais de sortir d’un marasme de près de cinquante ans. Le processus de saponification traditionnel reste difficile à rentabiliser, tandis que les méthodes modernes de production de détergents contribuent à faire évoluer le marché et les attentes des consommateurs… Si l’avenir semble si sombre pour la filière, comment expliquer aujourd’hui la prééminence de ce produit dans notre imaginaire et sa relative accessibilité ?


Cette contribution a été réalisée pour la Cosmétothèque par Quentin Jagodzinski





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