Les crèmes à base de stéarates ont été utilisées dans le but de faire des crèmes de beauté depuis la fin du XIXème siècle, les premières mentions étant identifiées en 1873[1] pour être plus précis. Elles deviendront la base de très nombreux produits et plus particulièrement de ce que l’on appellera les « vanishing cream ».
Ces produits sont fortement associés aux avancées découlant des travaux de Chevreul sur les corps gras et plus précisément des acides gras. Ils vont constituer pendant une très longue période, mais même à l’heure actuelle, des bases de formulation incontournables. Les premières tentatives de préparation reposent sur l’idée de remplacer la cire d’Abeille par de la stéarine dans certains cérats. Ceci donnera par exemple le Stearat de Barbin ou cérat de stéarine. Mais il faut attendre 1890, pour voir apparaître les premières crèmes aux stéarates. La première « vanishing » introduite sur le marché semble avoir été un produit dénommé Hazeline Snow en 1892 par Burroughs Wellcome (The Dublin Journal of Medical Science, 1892). Ce produit était une formule à base de stéarate contenant jusqu’à 50% de d‘extrait d’hamamélis, dénommé Hazeline.

La formulation générale de ces produits était initialement réalisée à partir d’une formule contenant des acides gras, généralement en large excès, et comme alcalis du bicarbonate de sodium ou d’ammonium. Pond’s, dont le nom est fortement associé également aux crèmes vanishing, en commença la fabrication en 1904. Les crèmes vanishing doivent leur nom au fait qu’elles « disparaissent » lors de l’application. À partir de 1920 apparaissant tant qu’à New York qu’à Paris, les crèmes mixtes dites également crèmes américaines en incorporant une certaine dose de vaseline.
Du point de vue de la composition, ce sont des émulsions huile dans eau (H/E) consistant essentiellement en un stéarate réalisé in-situ à partie d’un acide gras ou d’un mélange d’acides gras, et de bases alcalines, d’un polyol, généralement de la glycérine. La réaction entre l’acide gras et l’alkali permet de former l’émulsionnant primaire. Le polyol permet une application aisée et maintien la conservation du produit dans le temps.
Les premières formules, appelées « neige (snow) » ou « mousse (foam) » utilisaient des carbonates ou des bicarbonates comme alcalis pour produire du gaz carbonique pendant le processus et améliorer ainsi par foisonnement l’aspect « mousseux » de ces produits. Toutefois cette pratique conduisait à des problèmes de stabilité dans le temps et elle fut abandonnée au profit de l’utilisation de bases alcalines courantes comme la soude, la potasse ou l’ammoniaque. Un exemple de formule est donné ci-dessous.
|
Stearic acid |
17% |
| Sodium carbonate | 0.5% |
| Potassium hydroxide | 0.5% |
| Glycerin | 6% |
| Water | 71% |
| Alcohol | 4.5% |
| Perfume | 0.5% |
(Chilson, 1943, p. 88)
La nature de l’alcali détermine la consistance finale du produit : la soude donne une crème ferme quand la potasse donne une crème molle. Les alkanolamines qui conduisent à des consistances encore plus molles apparaitront dans les années 30. Assez rapidement, c’est formulations seront catalogué comme crèmes sèches, par opposition à la formulation des cold cream souvent beaucoup plus gras.
Les dénomination de l’époque sont selon Cerbelaud (Tomme II) : Crème neige, Vanishing cream, Crème évanescente, Crème Diadermine, Crème Tokalon, Crème Hazeline, Crème Marie France ou encore Crème Néo Derma.
L’une des caractéristiques de ces formules est de présenter un aspect légèrement nacré leur conférant un effet particulièrement attractif. Cet aspect est lié au fait que les stéarates forment en cristallisant des microcristaux qui reflètent la lumière pour former cet aspect particulier. Cet effet peut être amélioré en cas de neutralisation partielle de l’acide gras, pour peu que celui-ci soit cristallisé. Au milieu des années 30, la Triéthanolamine va remplacer petit à petit les alcalis caustiques courants. En effet, cette base organique permet l’obtention de produit ayant une meilleure tolérance. Ci-dessous un exemple de formule.
| Stearic acid | 22.5% |
| Triéthanolamine | 1.5% |
| Potassium hydroxide | 1% |
| Glycerin | 6% |
| Water | 69% |
(Thomssen, 1947, p. 177)
Ces formules vont représenter une des technologies de formulation de base d’un très grand nombre de produit en se sophistiquant progressivement pour s’éloigner des formules type vanishing, pour devenir de plus en plus complexes. L’émulsionnant primaire à base de stéarates sera ensuite complété par des émulsionnants plus élaborés comme les esters d’acide gras comme le glyceryl stéarate (introduit dès les années 1930), les dérivés de PEG comme les PEG-stéarate ou plus tardivement les esters d’acides gras polyoxyéthylénés, Tween, Span et autres dérivés. L’évolution de la réglementation sur les alkanolamines en 2003 conduira à un retour vers des bases alcalines courantes, ou vers d’autres alkanolamines comme les mono et dialkanolamines. En 2010, elles représentent encore une part non négligeable de l’offre dans ces catégories de produits.

Ces formulations sont encore assez régulièrement utilisées pour la réalisation de produit. Dans le maquillage, elles sont encore très présentent, mais dans les autres domaines ont peut encore trouver facilement ce type de formulation comme l’atteste ces exemples, dont l’un est un produit ayant connu et connaissant encore un grand succès comme sérum hydratant.
Exemple avec la crème hydratante de la marque Clinique
EAU • MINERAL OIL/PARAFFINUM LIQUIDUM/HUILE MINÉRALE • GLYCERIN • PETROLATUM • STEARIC ACID • GLYCERYL STEARATE • SESAMUM INDICUM (SESAME) OIL • UREA • LANOLIN ALCOHOL • TRIETHANOLAMINE • HORDEUM VULGARE (BARLEY) EXTRACT\EXTRAIT D’ORGE • CUCUMIS SATIVUS (CUCUMBER) FRUIT EXTRACT • HELIANTHUS ANNUUS (SUNFLOWER) SEEDCAKE • PROPYLENE GLYCOL DICAPRATE • SODIUM HYALURONATE • BUTYLENE GLYCOL • PENTYLENE GLYCOL • TRISODIUM EDTA • PHENOXYETHANOL • YELLOW 6 (CI 15985) • YELLOW 5 (CI 19140) • RED 33 (CI 17200)
Ce sérum visage repose sur une base aqueuse et émolliente :
L’eau et les glycols (water, propylene glycol, butylene glycol, pentylene glycol) apportent hydratation et confort immédiat. Les huiles et corps gras (mineral oil, sesame oil, petrolatum, lanolin alcohol) nourrissent la peau et créent un film protecteur. Les agents structurants (stearic acid, glyceryl stearate) permettent de stabiliser l’émulsion et d’obtenir une texture agréable et homogène.
Des actifs hydratants et apaisants complètent la formule :
urea et sodium hyaluronate pour retenir l’eau dans la peau, extraits végétaux comme le concombre ou l’orge pour leurs vertus antioxydantes et calmantes. Enfin, triethanolamine ajuste le pH, phenoxyethanol conserve la formule, et les colorants CI 15985, CI 19140 et CI 17200 donnent la teinte finale du sérum.
Pour en savoir plus sur ces produits remarquables, on pourra consulter les liens suivants :
http://www.cosmeticsandskin.com/aba/hazeline-snow.php
http://www.cosmeticsandskin.com/aba/vanishing-cream.php
Jean Pierre Forestier, un spécialiste bien connu du monde cosmétique, nous donne ci-après sa vision de ce type de produit au travers d’une analyse intéressante, mélangeant poésie et évidences techniques, et regardant ce type de produit que sont les crèmes stéarates sous un angle inattendu. Je lui ai emprunté le nom de cette contribution.
La crème stéarate par JP Forestier
Merci à lui.
[1] de Navarre, M. G. (1975). The chemistry and manufacture of cosmetics. (2nd. ed., Vol. III).
Jean Claude LE JOLIFF





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