Lorsque j’animais des travaux pratiques de formulation, j’ai toujours été frappé par un réflexe presque pavlovien des jeunes étudiants formulateurs lorsqu’on leur demandait de réaliser une émulsion : ils se précipitaient à allumer le bain-marie et faire chauffer de l’eau !!! Comme si une émulsion est nécessairement quelque chose qui se fait à chaud et avec de l’eau !
Sur le chauffage, cela résultait d’une pratique presque généralisée et souvent justifiée par la présence de corps gras qu’il fallait faire fondre, ou accessoirement de la solubilisation d’ingrédients réputés plus solubles à chaud qu’à froid. Le cold process n’en était qu’à son balbutiement.
Quant à l’eau, ça paraissait normal puisque dans un raccourci propre à l’industrie cosmétique on considère qu’une émulsion est nécessairement un mélange d’eau et d’huile, ce qui est faux ou incomplet au minimum. Rappelons que la définition formelle d’une émulsion réside dans la réalisation d’une dispersion d’une phase dispersée dans une phase dispersante. Dit autrement il suffit que les deux phases ne soient pas miscibles entre-elles. La mousse est une émulsion, le brouillard également. Et ce faux ami fait qu’il est communément admis que toutes les émulsions contiennent de l’eau.
En feuilletant récemment un bulletin de veille, j’ai découvert une formule qui a retenu immédiatement mon attention. Elle s’appelle « crème », mais il n’a pas vraiment les attributs d’une crème telle qu’on les définit habituellement. En voici la composition qualitative.
Ingrédient |
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HORDEUM VULGARE LEAF JUICE |
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HELIANTHUS ANNUUS (SUNFLOWER) SEED OIL |
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BUTYROSPERMUM PARKII (SHEA) BUTTER |
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GLYCERIN |
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ARACHIDYL ALCOHOL |
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PENTYLENE GLYCOL |
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GLYCERYL STEARATE |
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BEHENYL ALCOHOL |
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CALENDULA OFFICINALIS FLOWER OIL* |
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PRUNUS DOMESTICA SEED OIL* |
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GLYCERYL CAPRYLATE/CAPRATE |
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PUNICA GRANATUM SEED OIL* |
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ZEA MAYS (CORN) STARCH* |
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ROSMARINUS OFFICINALIS (ROSEMARY) LEAF EXTRACT* |
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SODIUM HYALURONATE |
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AQUA (WATER) |
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ARACHIDYL GLUCOSIDE |
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XANTHAN GUM |
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CITRIC ACID |
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SODIUM HYDROXIDE |
Ce n’est pas la nature des ingrédients qui surprend, mais l’ordre tel que décrit dans ce document, qui se veut être la liste réglementaire, donc nécessairement représentative? Ce qui surprend c’est que c’est très différent de ce qu’il est d’usage de voir. Pas d’eau en premier, ni même dans les ingrédients majeurs. Ma curiosité étant piqué, j’ai essayé de comprendre comment ce produit avait pu être formulé. Il est toujours difficile de refaire l’histoire du développement d’un produit, mais c’est toujours enrichissant de le faire. Plusieurs options peuvent avoir présidé à la réalisation de ce produit :
- Si le premier ingrédient est à base d’eau, ce que l’on peut imaginer compte-tenu de sa description, alors il s’agit assez probablement d’une crème plus ou moins « normale », et du coup assez banale.
- Mais si cet ingrédient n’est pas à base d’eau, on serait alors en présence de quelque chose d’inhabituel. Qu’est-ce que ça pourrait être ?
Selon moi, de nouveau 2 options s’offrent à nous :
- Soit la mixologie, vous savez cet art qui consiste à mélanger n’importe quoi avec n’importe quoi, de préférence n’importe comment pour essayer de faire quelque chose, qui par un effet de sérendipité peut conduire à ce résultat . Ceci peut conduire à mélanger des choses dans un ordre et dans des conditions inhabituelles : un bon mixeur et la présence de gras solides peut en être l’explication.
- Ou le recours délibéré et raisonné à une typologie de formulation disparue de nos jours, mais qui avait bien des avantages : les crèmes aux glycérés !
Je suppose que tout le monde sait ce que cela veut dire, mais si par impossible ce n’était pas le cas, rappelons que Cerbelaud, le pape de la formulation du début du XXème siècle, définit dans le tome II de son Formulaire de Parfumerie cette technologie de la façon suivante : les crèmes aux glycérés sont des préparations obtenues en chauffant jusqu’à la consistance de gelée claire une partie d’amidon, une partie d’eau et 13 parties de glycérine. Cette préparation s’appelle communément le glycérolé d’amidon. Il peut ensuite, comme le décrit Cerbelaud, être additionné d’autres éléments dont des huiles ou des graisses qui bien que non compatibles avec le glycérolé, permettent d’obtenir des produits utilisables. Additionnés d’une charge comme l’oxyde de zinc, ça permet de doser la couvrance a souhait. Ceci décrit ni plus ni moins la formule d’un blockbuster de l’époque : la crème Simon, devenu propriété d’une entreprise asiatique.

Pour ceux qui s’amuseront à essayer de décoder cette liste d’ingrédients, ils verront que l’on retrouve bien les ingrédients caractéristiques de ces glycérés. Tout ça pour rappeler que des émulsions de type glycol/huile, stabilisées ou non au glycérolé, sont des systèmes dispersés de très bonne facture. On trouve assez facilement dans la littérature des formules de départ, voir même des brevets assez récents dans les bases de données. Bravo et félicitations au laboratoire qui a développé cette formule s’il l’a fait de façon raisonnée. Si c’est autrement, bravo quand même. Mais merci à eux de nous permettre de reparler de cette technique de formulation.
Comme quoi, un regard sur le passé peut permettre de voir le présent différemment ! Ces glycérés feraient de remarquables formules dites Waterless !!
Merci





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