Au Japon, le noircissement des dents est une tradition ancienne et respectée, connue sous le nom d’Ohaguro (お歯黒), formé des kanjis ha (歯, dent) et kuro (黒, noir).

Ohaguro comme rite de passage
Pratiqué principalement par les femmes nobles comme rite de passage à la puberté, l’Ohaguro était aussi un symbole de beauté et de dignité, particulièrement prisé durant les époques Heian et Edo.
Durant l’ère Heian (平安時代 – 794 à 1185), l’ohaguro était pratiqué par les hommes comme par les femmes membres de l’aristocratie, de la noblesse ainsi que de la famille impériale et certains de leurs suivants suite à la cérémonie du mogi (裳着) pour les jeunes filles (12 à 14 ans) et du genpuku (元服) pour les jeunes hommes (11 à 17 ans). Cette cérémonie marquait l’entrée dans l’âge adulte.
Pendant l’ère Edo (江戸時代 – 1603 à 1868), l’ohaguro se démocratise même s’il est majoritairement utilisé au sein de l’aristocratie. Les hommes, notamment des samouraïs ou des membres de l’aristocratie, teignaient également leurs dents en noir, la couleur étant alors associée à la soumission, la loyauté, mais aussi à la force et à la dignité, grâce à son intensité visuelle.
Les femmes mariées, non mariées mais âgées de plus de plus de 18 ans, les geishas et les femmes du monde flottant (quartier des plaisirs) se devaient de noircir leurs dents. Les gens des classes ordinaires ne se noircissaient les dents que lors des cérémonies importantes (mariage, funérailles, fêtes, …). Au moment des mariages, les proches de la mariée l’aidaient dans sa préparation prénuptiale, et ces accompagnateurs étaient appelés kaneoya ou kanetsuke-oya, littéralement « marraine des dents noircies ».
Cependant, en 1870, le gouvernement japonais interdit l’Ohaguro chez les hommes, et la coutume commença à décliner. Le tournant décisif eut lieu en 1873 lorsque l’impératrice Shoken apparut en public avec des dents blanches, faisant de cette nouvelle esthétique un modèle.

L’encre noire, un mélange de kanemizu et de fushi
Outre sa valeur esthétique, l’Ohaguro présentait des vertus protectrices pour la santé dentaire. La teinture noire provenait d’une solution d’acétate ferrique appelée kanemizu (かねみず), qui signifie « eau noire », obtenue en dissolvant de la limaille de fer dans du vinaigre. Ce mélange formait une couche qui renforçait l’émail, prévenait les caries et soulageait rapidement les douleurs dentaires.
Pour rendre les dents noires, la solution kanemizu était mélangée à des tanins végétaux extraits de feuilles de thé ou de la poudre de galles de sumac (Rhus chinensis), appelée fushi. Le mélange de la poudre avec le liquide provoquait un précipité noir donnant un effet laqué lorsqu’il était appliqué sur les dents. L’ohaguro était une pratique très contraignante et assez nauséabonde. L’effet laqué obtenu par l’application sur les dents de l’encre noire n’était que de courte durée (environ 2 à 3 jours). L’opération devait dont être répétée très régulièrement.
Le nécessaire à Ohaguro
Afin de pouvoir s’enduire les dents de teinture noire. Un nécessaire particulier fut élaboré au cours des siècles. Certains ensembles, en laque recouvert de feuilles d’or, sont de véritables objets d’art. Le rituel impliquait un savoir-faire précis et l’usage d’ustensiles spécialisés : le mimidarai (grand bol muni de poignées), le watashigane (plateau fin pour disposer les outils), et le haguro-bako (boîte de rangement contenant notamment le fushi-bako pour la poudre, le haguro-tsugi ou pinceau d’application et l’ugai-chawan, petit bol en porcelaine pour le gargarisme final).

Peu à peu, la tradition s’éteignit, ne subsistant plus que dans quelques contextes rituels, comme lors de l’erikae – la cérémonie marquant la transition d’une maiko vers le statut de geiko (geisha). Dans ces rares occasions, l’Ohaguro continue de relier la beauté codifiée du passé aux traditions vivantes du Japon contemporain.
Références
- Secrets de beauté de l’époque Edo. Catalogue d’exposition « Maquillage et coiffure de l’époque Edo dans les estampes japonaises ». Maison de la Culture du Japon à Paris, 2020
- Déchelette, A. Date, Oh la peau au Japon ! Collection Virus de la recherche, PUG, 2025.
- Liza Dalby, Geisha, Londres, Vintage Random House, 2000
- Harumi Befu. (1967). GENERAL AND ETHNOLOGY: <em>Japan’s Invisible Race: Caste in Culture and Personality.</em> George De Vos and Hiroshi Wagatsuma. , 69(6), 772–773.
- Hiroshi Wagatsuma, The social perception of skin color in Japan, 1967.





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