Le savon de Marseille est aujourd’hui un produit emblématique évoquant la tradition, mais quelle tradition ? D’où vient-il réellement ? Il faut d’abord explorer les origines de ce produit, de ses racines méditerranéennes à son ancrage marseillais, ainsi que les première bases réglementaire lui ayant permis d’acquérir une légitimité.
Si la saponification est connue en Europe depuis au moins l’Antiquité, l’apparition du savon de Marseille ne peut être dissociée de l’influence des savoirs orientaux, en particulier celle du savon d’Alep, produit en Syrie et introduit en France via les ports méditerranéens par le biais des échanges commerciaux avec le Levant. Encore aujourd’hui, une filiation certaine unit les deux produits, aussi bien dans leurs compositions que dans leurs techniques de fabrication. Ainsi, le savon d’Alep, comme celui de Marseille, est fabriqué à base d’huile végétale mêlée à de la soude. La pâte obtenue est séchée, puis travaillée pour en former des cubes.

Modèle pour les premiers savonniers provençaux, la recette du savon végétal venue du Moyen-Orient prend racine sur un territoire favorable à sa production. En effet, la région offre les ressources naturelles nécessaires à la fabrication du produit : l’huile d’olive et la soude commune (Salsola soda), une plante halophyte présente en Camargue. De plus, l’environnement régional se montre particulièrement adapté : le climat chaud facilite le travail des huiles, tandis que le Mistral, un vent frais et sec, assure un séchage optimal du produit fini.

Si les savonneries se développent en France à l’est du bassin méditerranéen entre le XIIᵉ et le XIVᵉ siècle, l’aventure du savon de Marseille commence véritablement à l’époque moderne, au XVIIᵉ siècle, lorsque l’État identifie ce produit comme une ressource économique stratégique.
Jusqu’à l’époque moderne, la savonnerie se développe dans toute la Provence avant de se concentrer autour des villes portuaires de Toulon et de Marseille. On dénombre ainsi vingt savonneries à Toulon et sept à Marseille en 1660. Cependant, l’économie française du savon est en concurrence avec d’autres grands pôles européens, dont Alicante en Espagne, Venise, et surtout Gênes et Savone en Italie. Sous couvert de contrôle de la qualité des produits, le législateur entame, à partir de la seconde moitié du XVIIᵉ siècle, un tournant protectionniste, cherchant à valoriser la production nationale et à favoriser les débouchés commerciaux pour les huiles provençales en créant un véritable pôle proto-industriel du savon à Toulon, en raison des infrastructures déjà en place.

Ainsi, en 1666, un monopole du savon est établi pour un certain sieur Pierre Rigat, marchand lyonnais dont les fabriques sont basées à Toulon, à condition que ce dernier n’emploie que des travailleurs français et des huiles françaises. Deux ans plus tard, face à la grogne généralisée et au non-respect des clauses de l’accord par Rigat, un arrêté supprime ce monopole et entraîne, en contre-coup, un véritable appel d’air favorable à la production marseillaise. En effet, en 1669, les droits de douane sont supprimés au port de Marseille, et l’importation de matières premières en provenance du Levant est facilitée, notamment pour les éléments constitutifs du savon (soude égyptienne, huiles grecques, etc.). À Marseille, les coûts de production s’effondrent, et pour survivre à cette concurrence, la production toulonnaise, toujours soumise à la taxation, doit faire plus pour moins cher… ou simplement déménager.
La franchise accordée au port de Marseille et la fin du court monopole de Rigat favorisent le développement de l’industrie marseillaise du savon et une explosion de la production frauduleuse de ce produit en Provence. Pour maîtriser et pérenniser le commerce de ce bien stratégique, et pour éviter le désastre qu’avait connu la savonnerie génoise, alors en proie à une baisse massive de la qualité de ses produits, un édit impose une réglementation stricte à partir de 1688 : « On ne pourra se servir dans la fabrique de savon, avec la barrille, soude ou cendre, d’aucune graisse, beurre ni autres matières ; mais seulement des huiles d’olives pures, et sans mélange de graisse, sous peine de confiscation des marchandises ». De plus, les manufactures de savon doivent cesser leur activité en été afin de garantir la qualité du produit, une chaleur trop élevée ayant tendance à altérer ses propriétés.

Ainsi protégée et portée par des vents économiques favorables, la filière de la savonnerie marseillaise peut s’épanouir et entamer une phase de développement sans précédent.
Elle est devenue incontournable :
Cette contribution a été réalisée pour la Cosmétothèque par Quentin Jagodzinski





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