Selon la FEBEA, syndicat des entreprises de la beauté, les produits d’hygiène représentaient en 2023 la troisième catégorie de cosmétiques la plus vendue, derrière les soins et les parfums. Parmi l’offre pléthorique de savons et gels douche aux propriétés diverses et variées (exfoliantes, adoucissantes, éclaircissantes) et aux compositions tout aussi multiples (extraits de plantes et de fruits, huiles de karité, d’amande, de jojoba, d’avocat, argiles,…), un produit connaît depuis plusieurs années, la crise du Covid aidant, un regain d’intérêt auprès des consommateurs pour sa versatilité, sa naturalité perçue (sans colorant, sans additif, sans parfum) et son aura d’authenticité : le Savon de Marseille.
Alors que son marché ne cesse de croître, seule une poignée de savonneries subsistent aujourd’hui dans les Bouches-du-Rhône, faisant vivre l’image d’un produit noble, ces structures capitalisent sur « l’authenticité » de ce savon « d’avant ». En redevenant un produit de grande consommation et puisqu’aucune protection légale n’encadre l’appellation « Savon de Marseille », la grande majorité des savons aujourd’hui écoulés sur les marchés nationaux et internationaux proviennent de l’étranger et s’apparentent bien plus à des produits d’hygiène classique, estampillés de façon fallacieuse « de Marseille ».
Les menaces pesant sur l’intégrité de l’image d’un produit artisanal conduisent aujourd’hui plusieurs acteurs à militer pour sa protection. Cependant, les rapports de force et les constructions idéologiques sur la nature du produit mènent à la structuration de courants de préservation sinon antagonistes, au moins concurrents. Derrière ce produit modeste se cache un parcours loin d’être uniquement le reflet d’un terroir local ou de savoirs-faires artisanaux. Résultat de siècles d’échanges commerciaux, d’emprunts culturels et d’évolutions technologiques, le Savon de Marseille est un produit hybride et complexe.
Les problématiques du Savon de Marseille ne sont pas nouvelles, et les préoccupations qui l’entourent aujourd’hui demeurent au cœur des enjeux protectionnistes et réputationnels qui ont jalonné son histoire. Ainsi, l’histoire du Savon de Marseille est intéressante pour interroger les mécanismes historiques et économiques qui lui ont permis de forger une identité singulière et sa position particulière dans le patrimoine français. C’est surtout un bon exemple pour examiner les tensions entre authenticité, production de masse et protection économique qui ont marqué son parcours.
En retraçant les évolutions de ce produit emblématique, ces articles proposent de comprendre comment le Savon de Marseille a navigué à travers les logiques mondialisées des échanges et des marchés, tout en revendiquant une appartenance locale, dans une quête perpétuelle de légitimité et de préservation de son statut.
Professeure Anne Marie Granet





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