Le monde de la cosmétique à tendance à faire croire que les avancées se font souvent à partir de travaux de recherche et grâce à la progression des connaissances. Si les avancées scientifiques jouent bien évidemment un rôle, l’examen détaillé montre que ces avancées se font souvent par le biais de modifications d’attitudes et de comportements, voir des modifications sociétales auxquelles la science et la technique essaient de trouver les réponses adaptées. C’est le cas de certaines catégories, et en particulier celle de l’amincissement.
En effet, si la quête dans ce domaine est très ancienne, elle n’a pas été impulsée par des découvertes majeures comme le montrent les temps longs. Cette famille de produits cosmétiques fait l’objet d’un positionnement un peu particulier dans le monde de la cosmétologie, tant du point de vue des effets des produits que par le mode d’action des ingrédients. En effet, elle ne renvoie pas exclusivement comme beaucoup d’autres produits cosmétiques, à la qualité de la peau, mais d’une façon plus générale à l’ensemble du corps.
Le contexte : la vision de la minceur
Au Moyen Âge le corps gros était prestigieux, car il était associé à la force et à la santé. Dans des périodes de famine, avoir des rondeurs signifie un ventre plein et donc « avoir de la santé ». C’est avec la Renaissance que la critique du gros commence à changer : il devient la lenteur, la fainéantise, l’inintelligence. Les décharnements, la peste, le maigre continuent de faire peur. Peu à peu la médecine des XVIe et XVIIe siècles confirme l’établissement de normes autour du gros : on les reconnaît et on les classe. Apparaissent alors des régimes et des contraintes physiques. Durant le siècle des Lumières on verra émerger les premiers procédés de mesures. Un terme nouveau et savant apparaît : l’obésité, signalant un excès de graisse ou de chair. Au XIXe siècle les chiffres dessinent une grosseur identifiée par le poids, qui cette fois se mesure et se voit dans l’évaluation des morphologies. La pression sociale se fixe davantage sur le corps féminin. De son côté la médecine caractérise l’élaboration d’un dysfonctionnement interne et de l’existence d’une obésité morbide. Durant la seconde moitié du XIXe siècle la généralisation de la pesée se fait avec le recours aux balances (1870). Les formes corporelles apparaissent avec l’avènement des loisirs, le bouleversement des modes vestimentaires et le réaménagement de l’espace intime. L’obésité entre alors dans sa phase scientifique, la chimie et la physiologie s’en préoccupent et établissent des stades de grosseur (petite, moyenne, grande obésité). Ces études n’atteignent toutefois pas tout de suite les mentalités mais le très gros se retrouve exposé dans des foires comme le monstrueux, l’anormal. Les choses ont changé ! Apparaît lentement après la 1ère guerre mondiale le « maigrir à tout prix » et des pratiques d’affinement qui s’imposent acquises par des régimes, massages, exercices, séjours à la montagne ou encore thermalisme, mais aussi des accessoires sophistiqués comme la gaine amaigrissante. A ces époques, les produits amincissants ne sont pas fréquemment évoqués dans la littérature. Quelques rares prises de position mentionnent cette préoccupation de la minceur. La sage-femme Louise Bourgeois quant à elle avait proposé dans son Recueil de secrets un produit de composition simple (huile d’amandes douces, blanc de baleine, cire, plantain) « pour arborer un ventre parfait et une poitrine triomphante ». Encore qu’il ne s’agisse pas encore de la préoccupation de la minceur telle qu’on la connaît maintenant. Pendant très longtemps, le seul moyen pour modifier sa silhouette et en particulier la faire paraître plus mince, consistait avoir recours aux vêtements. Souvent amples pour épouser plus facilement des formes généreuses, l’utilisation de corsets ou d’autres moyens comme des bandelettes et le strophium feront petit à petit leur apparition. Ceci donnera progressivement naissance à certains sous-vêtements dédié à cette fonction, en particulier le corset et son inséparable vertugadin, puis un peu plus tard, la gaine amincissante. Il faudra pourtant attendre le début du XXe siècle pour que la libération des corps du carcan exercé par le corset et la popularisation des bains de mer et des expositions solaires fassent que l’on commence timidement à dévoiler progressivement des surfaces cutanées. L’après-guerre va à partir de 1920, en particulier sous l’effet des flappers, mouvement américain qui sera repris assez largement en Europe, sonner le glas de ces techniques. Les corsets en acier et en os de baleine plus lourds d’autrefois ont été remplacés par des gaines beaucoup confortables. Mais si les nouvelles gaines étaient plus légères, elles restreignaient encore les mouvements des femmes pour obtenir l’apparence de hanches minces des années 1920. Les années folles en viendront à bout. Les années 1920 marquent donc le début de l’obsession de la minceur. La presse, en particulier féminine, se fait le relais ambigu de cette nouvelle injonction. C’est le nouveau mot d’ordre des années d’après la Première Guerre mondiale : pour être belle, il faut être mince. Au début des années 1920, l’idée est encore récente et elle n’est pas évidente pour tous les lecteurs, comme en témoignent certains articles de l’époque :
« Le dernier chic, actuellement, pour une femme élégante, c’est d’être d’une minceur sensationnelle. Il faut essentiellement être grande, élancée — ou, tout au moins, le paraître. […] Comme on peut le supposer, ces recherches esthétiques s’allient à un régime des plus rigoureux. À aucun prix, il ne faut grossir. ».
En 1926, la vogue est devenue obsession. Et elle est déjà cause de souffrances et la névrose collective n’est pas loin, comme on le devine en lisant cet article de L’Intransigeant consacré au sujet : « Mince ! il faut être mince. Plus de courbes gracieuses, émouvantes et mouvantes. C’est contraire au goût du jour dont la ligne est inexorablement celle d’un roseau. […] Maigrir ! problème qui intéresse, inquiète, passionne, des milliers de femmes atterrées de voir, à chaque pesée nouvelle, monter un peu plus leur poids ». Ces questions ne ralentiront pas et reprendrons de plus belle après la seconde guerre.
Dans les années 50, à l’époque des « pin-up », on retrouve l’apport des caricaturistes avec le souci de son image, les femmes réaliseront des silhouettes harmonieuses avec des gaines en nylon et en polyester et des soutien-gorge rembourrés.
Au fur et à mesure du XXe siècle l’obsession du couple grosseur/minceur se démocratise, jusqu’à arriver à aujourd’hui où la menace est devenue collective et sanitaire au point de parler « d’épidémie ». La minceur est devenue le mantra de beaucoup de femmes, jusqu’à ce que les hommes succombent également à la tendance.
La guerre des mots
Dans le même temps de nouveaux mots vont apparaître, comme celui de silhouette. Le mot silhouette n’est apparu qu’à la fin du XVIIIe siècle, et initialement cantonné à l’univers de dessinateurs, lesquels essayant de représenter les gens au travers de leur silhouette. Pour autant la pratique courante à cette époque ne portait pas sur le corps par lui-même, un certain embonpoint ou un corps potelé étaient plutôt la règle. Les glissements se sont ensuite cumulés pour devenir une préoccupation permanente associé au regard porté par les autres aux allures et aux anatomies. Les pratiques ont évolué pour maîtriser d’abord les contours et plus encore les modifier. C’est dans cette évolution progressive qu’il faut rechercher les racines de pratiques qui sont devenues assez courantes. La société contemporaine sera porteuse des pratiques qui feront que les corps gagnent en légèreté et en minceur.
Un autre aspect va fortement contribuer à l’évolution de cette famille de produits. Il s’agit du terme cellulite. Utilisé pour la première fois au début du XXe siècle, le terme « cellulite » n’est entré dans le domaine médical qu’en 1920. Définie comme une « panniculopathie œdémateuse fibro-scléreuse », elle se traduit par un « œdème interstitiel associé à une augmentation de la teneur en graisse », provoqué par différentes causes, ce terme est suffisamment vague pour convenir à tout le monde. Dans les années 1950, les dermatologues emploient ce terme pour désigner différentes pathologies. Le grand public s’empare aussi de ce terme pour désigner les manifestations inesthétiques liées à des modifications de l’aspect de la peau. La cellulite devient une infection qui nécessite dans les cas les plus graves une hospitalisation. Elle n’a bien sûr rien à voir avec ce que l’on appelle plus trivialement « culotte de cheval » du fait de sa localisation privilégiée au niveau des hanches, ou peau d’orange du fait de l’aspect de la peau, légèrement boursoufflé comme une orange. C’est à cette dernière que les cosmétiques amincissants sont consacrés. Bien que ce soit considéré comme une pathologie, l’industrie cosmétique va quand même s’y intéresser fortement, d’autant que petit à petit un consensus s’établira sur l’idée que la physiologie du tissu adipeux est à l’origine de ce phénomène. Pendant un temps, régnera un certain flou dans l’appellation de ces produits. Tantôt désigné comme produits amaigrissants, comme Cerbelaud par exemple, ou amincissants. Ce dernier terme s’imposera pour désigner les produits cosmétiques, le terme amaigrissant étant plus particulièrement dédié aux produits et aux techniques de perte de poids, comme ce que l’on appelle improprement les brûleurs de graisse et autres spécialités du même genre. Les choses étant beaucoup mieux définies, les recherches vont donc progressivement s’orienter vers l’identification des mécanismes puis des molécules pouvant interférer avec la physiologie du tissu adipeux. Dans ce domaine comme dans d’autres, la science et la technique va donc venir au secours des habitudes et des comportements.
Les approches

Les marques les plus avancées commenceront à s’intéresser à cette question dès la fin du XIXème et plus spécifiquement au XXème. Mais elles ne proposeront pas tout de suite des produits, mais plutôt des routines associant produits, massages ou techniques instrumentales pour répondre à cette question. Dans ces articles de l’après-guerre, plusieurs approches sont indiquées aux femmes. Dès 1912, Helena Rubinstein met au point les premiers traitements d’institut destinés à faire « disparaître les graisses superflues ». Massages et électrothérapie sont testés sur les premières clientes qui veulent bien servir de cobayes. Les massages en particulier ont été développés, pas exclusivement en vue de traiter la minceur, mais d’une façon générale pour la tonicité du corps. L’une des croyances étaient que l’affaissement des tissus était consécutif à l’appauvrissement des muscles. Toute une série de produits de tonification musculaire, comme les huiles musculaires, ou « tissue oils » proposaient des solutions.
Les articles de presse décrivent des choses à faire et à ne pas faire pour prendre en main ces questions. En voici quelques-unes : recommandations anticellulite 1950 comme des massages, courants faradiques, bain de paraffine, pommades iodées, rayons UV ou infrarouges et bien d’autres sont décrites pour adresser cette question.
Dans la seconde partie de cette saga, nous aborderons les ingrédients et les produits qui ont été développés sur ce créneau.
Bonne lecture et suite au prochain numéro !
Jean Claude LE JOLIFF





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