Parmi les pratiques un peu étranges conduisant à l’utilisation d’ingrédients insolites, on trouve dans des manuels anciens la mention concernant l’utilisation de la poudre de momie !

Ce remède fascinant fut utilisé en Europe entre le XIIe et le XVIIe siècle dans des pratiques médicales. On croyait qu’elle pouvait guérir diverses affections, des fractures à la mélancolie, en s’appuyant sur la théorie des signatures, selon laquelle l’apparence d’une substance révélait ses propriétés curatives, et sur le vitalisme, qui postulait le transfert d’énergie vitale d’un corps à un autre. Les médecins pensaient que les momies égyptiennes, préservées avec du bitume, possédaient ces propriétés. Ainsi, la mumie, une substance médicinale à base de restes humains momifiés, était largement prescrite pour traiter plaies, fractures et hémorragies internes.
Cependant, cette pratique reposait sur une erreur de traduction des textes médicaux arabes où le terme mūmiyā désignait une résine bitumineuse naturelle aux qualités médicinales, sans lien avec les momies. Cette confusion entraîna un pillage massif des tombes égyptiennes et un commerce lucratif mais destructeur.

Nombreux sont les auteurs à avoir écrit sur la question, à commencer par Ambroise Paré, chirurgien du roi du XVIe siècle, pour qui la poudre de momie était contre-indiquée car « elle provoque le vomissement et blesse l’estomac ». À la fin du XVIIe siècle, le Traité des embaumements selon les anciens et les modernes, avec une description de quelques compositions balsamiques et odorantes de Louis Penicher, apothicaire de son état, nous renseigne sur les enjeux et problématiques de cette « médecine mumique » à son époque. Selon lui, les qualités thérapeutiques et prophylactiques de ces corps ne proviennent pas de causes surnaturelles mais bien des éléments utilisés dans le processus d’embaumement. Ainsi, les momifications naturelles liées à une conservation des corps en territoires arides sont contre-indiquées. De manière générale, le médecin conseille de faire ses propres momies pour la création de médicaments, les faux étant trop nombreux sur le marché et les véritables momies égyptiennes potentiellement toujours porteuses des causes ayant entraîné leur décès. Ainsi, autant prendre un beau jeune homme, condamné à mort, et traiter sa dépouille comme il se doit, dans les règles de l’art, avant d’en réduire en poudre des parties, selon les besoins.
« C’est pourquoi, si nous voulions tirer de l’utilité des corps embaumés, il serait plus avantageux de composer une mumie qui fut méthodiquement digérée de la manière que l’enseigne Crollius et comme je l’ai décrite dans mes collections pharmaceutiques. Il nous avertit qu’il faut choisir le cadavre d’un pendu ou d’un autre sujet décédé de mort violente, préférant ceux qui ont le poil roux parce que dans cette force de tempérament le sang est plus ténu […] »
Selon lui, une momie bien exécutée sera alors à même de guérir migraine, paralysie, épilepsie, vertige, narcolepsie… La préparation de cette poudre était macabre : les momies étaient broyées en une fine poudre utilisée comme remède. Malgré son inefficacité scientifique, elle était prisée par l’élite européenne jusqu’à ce que les progrès médicaux et le respect accru pour les artefacts culturels conduisent à son abandon. Son usage déclina dès le XVIIe siècle puis au XVIIIe siècle, bien que peu avant la Révolution, son usage soit toujours indiqué dans Le choix des meilleurs médicamens pour les maladies les plus désespérées de Pierre-Joseph Buc’hoz. Avec l’avènement de la médecine contemporaine au XIXe siècle, la pratique cessa. Mais les poudres de momie, elles, restèrent une denrée marchande de haute valeur, puisqu’on les utilisa comme pigment dans les peintures à l’huile jusqu’au milieu du XXe siècle.
Quant à son usage esthétique (pratiques, cosmétiques), la poudre de momie servait principalement dans des préparations médicinales comme des baumes pour plaies et fractures, mélangée à des huiles ou graisses animales.
Si le sujet peut sembler macabre ou trivial selon les sensibilités, il illustre pourtant la complexité de l’élaboration des savoirs scientifiques. Partie d’une erreur d’interprétation, l’usage de la poudre de momie a perduré pendant des siècles, porté par des croyances erronées et un imaginaire collectif puissant. Ce n’est qu’avec l’essor de la médecine moderne que cette pratique a été reléguée au rang de curiosité du passé.
Sources
- Le cadavre et la momie utilisés à des fins thérapeutiques – AMUB https://www.amub-ulb.be/system/files/rmb/old/602
- Vitalisme – Médecine des arts https://medecine-des-arts.com/fr/article/vitalisme.php
- La poudre de momie, un bien curieux remède! – Geneva Partners https://geneva-partners.ch/histoire/
- Théorie des signatures – Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_des_signatures
- La poudre de momie, un remède de l’au-delà https:// www.lequotidiendupharmacien.fr/la-poudre-de-momie-un-remede-de-lau-dela
- Légumes, fruits et médecine ! La théorie des Signatures https://eveiloriental.com/2013/08/09/legumes-fruits-et-medecine-la-theorie-des-signatures/
- Remèdes d’outre-tombe : histoire des pots à momie https://www.mariellebrie.com/histoire-des-pots-a-momie-remede-medicament/
- Poudre de momie : https://numerabilis.u-paris.fr/expositions/pare/08-08.htm
- Traité des embaumemens selon les anciens et les modernes: avec une description de quelques compositions balsamiques & odorantes, Louis Peniche Barthelemy Girin, 1699 ; Paré, Ambroise, and Malgaigne, J.-F.. Oeuvres complètes d’Ambroise Paré. Royaume-Uni, Baillière, 1840)





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