Lorsque l’on évoque les métiers de la beauté, on pense parfumerie, institut, spa, et autre grande surface des produits de beauté. Moins visibles, les laboratoires de recherche et développement, en amont de la chaîne, sont pourtant essentiels. C’est là que se pensent, se conçoivent, se testent et se fabriquent les futurs produits mis sur le marché, dans le secret des brevets ou simplement en gardant le secret des formules pourtant souvent connues par les uns et les autres.
Depuis les années soixante, ils sont devenus incontournables pour les marques, grandes comme petites qui leur consacrent une part de leur chiffre d’affaires pour investir dans une R&D toujours plus pointue, assortie d’un usage encore plus important du marketing. Ces laboratoires ont des envergures variées, avec des acteurs issus le plus souvent du monde de la chimie ou de la pharmacie. Remplaçant les procédés « artisanaux » qui présidaient largement aux manières de concevoir les produits, les hommes qui dirigent ces laboratoires de recherche vont, après la pharmacie et la médecine, faire entrer la cosmétique dans l’univers scientifique qu’incarnent ces laboratoires de recherche qu’ils dirigent. Décisives, ces années le sont dans ce tournant de la cosmétique, même si des prémisses existent dès le 19ème siècle, accompagnant l’évolution plus générale du développement des sciences naturelles, organiques, physiques, aux côtés des disciplines plus classiques des humanités et que la cosmétique s’autonomise au tournant du XXe siècle. Elle s’affirme davantage encore dans les années 1950, qui voit la création de la Société Française de Cosmétologie en 1951, fondée par des personnes qui ont le plus souvent été les formateurs des acteurs dont il sera question dans cette série.
Ce sont quelques-uns d’entre eux, interviewés entre 2017 et 2020, dont il convient de rappeler l’importance pour la cosmétique moderne. Ces acteurs, placés au cœur des évolutions de leur secteur, en sont des témoins clefs pour comprendre celles-ci. Il est d’autant plus nécessaire de rappeler ce rôle que les entreprises désormais privilégient le marketing dans leur stratégie de développement pour vendre et promouvoir des produits qui peuvent prendre l’apparence de la nouveauté, faisant dire à J.C. Le Joliff : » On n’invente rien mais on fait plein de choses nouvelles » .
- Avant tout des chimistes
Si actuellement on assiste à une diversification du profil des responsables, avec une majorité venue du monde du commerce et du marketing, les hommes de la cosmétique des années 1960-2000 ont majoritairement une formation de chimiste, secondairement de pharmacien. Rien d’étonnant puisque la cosmétique ressort prioritairement du domaine de la chimie, utilisant pour la formulation des ingrédients, des dérivés issus de la chimie du pétrole, puis plus récemment de la chimie de synthèse, de celle des polymères ou encore de celle des colloïdes. A cette période on ne parle pas encore de « chimie verte [1]».
S’ils sont rentrés parfois par défaut dans une entreprise de cosmétique, qu’ils pensaient n’être qu’une étape dans leur parcours professionnel, ils ont majoritairement effectué toute leur carrière dans ce secteur, chez Chanel, Guerlain, Clarins, Bourjois, etc. Certes pour certains, travailler pour des marques prestigieuses avec des conditions de travail intéressantes, peut expliquer la durabilité et la permanence de leur carrière. Pourtant, tous ceux rencontrés ont insisté sur la passion pour ce métier qui allie la possibilité de pratiquer leur discipline de formation tout en étant au cœur des enjeux de la société avec la nécessité de comprendre les évolutions tant scientifiques et techniques que sociales et sociétales.
- Le goût de l’invention
Notre métier s’apparente à un métier de cuisinier : il suffit de touiller les ingrédients : au-delà de la boutade qu’ils ont pratiquement tous rapportée, on tient là la caractéristique de cette profession qui allie, dans cette période, l’artisanat au sens d’art, avec l’industrialisation de la production. Ce sont d’ailleurs les deux dimensions qui intéressent ces acteurs. Proposer de nouvelles formules, trouver de nouveaux ingrédients et surtout des combinaisons nouvelles mais également savoir concevoir des manières de fabriquer et de penser les packagings.
Avec beaucoup de modestie, tous ont insisté sur le fait que les inventions sont souvent le fait du hasard ou d’un moment contexte qui réunit les conditions : « Savoir regarder partout et même quand on ne s’y attend pas ». Parfois, c’est le résultat d’un long processus, qui tient compte de la complexité de la réalisation malgré les apparences. Ainsi pour Philippe Blaise, la grande fierté de cette industrie est d’avoir su trouver le packaging actuel du rouge a à lèvres, en passant du boîtier au tube. De même pour J. Le Blay, « pour moi la seule invention dont je peux me réclamer c’est la poudre pressée Terracotta, une des rares inventions sur laquelle on a déposé un brevet ; car il s’agissait là véritablement d’une innovation ».
- Le goût de la transmission
Participer à la formation des plus jeunes dans les laboratoires mais surtout donner des cours, à L’IPSICA ou ailleurs, dans un véritable compagnonnage des nouvelles générations de formulateurs qui ne sont pas formés par les universités ou qui viennent compléter leur formation. Ce sont aussi les salons professionnels, une occasion de prolonger ces informations. En ce sens, la Cosmétothèque[2] fondée par J.C. Le Joliff est un des projets les plus révélateurs de cette volonté de ne pas oublier ces savoirs, « pour ne pas avoir à refaire, ce que l’on sait déjà », de les conserver dans une dynamique patrimoniale tournée vers le futur. Avec cet objectif on est véritablement dans la notion de patrimoine au sens dynamique du terme, c’est-à-dire transmettre aux générations futures les savoirs qui permettent de construire et d’avancer dans le domaine : une des bases de l’enseignement et un fondement pour un renouvellement éclairé.
- La nécessité d’avoir toujours de l’avance et d’anticiper
En même temps, ces hommes ont dû, durant toute leur activité, une période où cette dimension patrimoniale était moins affirmée, être dans l’action. Or ce secteur, comme tous les secteurs industriels, est particulièrement concurrentiel. Il l’était à l’époque au niveau français mais également avec la montée en puissance des Etats-Unis et surtout du Japon, l’autre grand pays des cosmétiques. C’est tout le paradoxe d’un secteur qui conjugue plusieurs dimensions qui ne sont pas contradictoires malgré les apparences : patrimoniale et toujours en renouvellement ou dit autrement, comment penser des produits à l’obsolescence de plus en plus rapide, même si des produits phare continuent à fonder certaines marques ? artisanale et adossée à un secteur industriel performant ; considéré comme appartenant au secteur du luxe et présentant par essence les produits de grande diffusion de première nécessité pour l’hygiène.
Ce sont ces hommes qui ont dû se confronter à l’ensemble de ces questions, qui ont dû anticiper les tendances de la société dans une période, les années 1960 -2000 où, avec la généralisation de la société de consommation, on assiste à un élargissement de la clientèle, générationnelle, sociale et désormais genrée, notamment en pesant sur les normes esthétiques, en pressentant les futures, ou en répondant de manière efficace aux demandes sociales. Ils ont dû aussi s’adapter aux nouvelles réglementations, notamment celles plus contraignantes qui ont suivi l’affaire du talc Morhange ou les nouveaux dispositifs liés à la publicité à la télévision[3]. Avec leurs équipes, ces hommes, pour la plupart, ont été, les « grandes mains » de cet « univers esthétique » qu’ils ont contribué à accompagner, modifier ou légitimer et dont ils rendent compte souvent avec la passion qu’ils ont eu pour ce métier particulier.
[1] Véronique Nardello-Rataj et Frédéric Bonté, « Chimie et cosmétiques. Une longue histoire ponctuée d’innovations », dans L’actualité chimique, octobre-novembre 2008, n° 323-324, Introduction au numéro.
[2] Voir J.-C. Le Joliff, « le futur commence hier : la cosmétothèque, un programme pour les archives de la beauté », dans Les entreprises de la beauté, n° 111 Entreprises et Histoire, ESKA, juin 2023, p. 60-68.
[3] Pour tous ces aspects voir, Benjamin Coulomb, Vendre la beauté à la télévision, en France : les trajectoires des publicités pour les cosmétiques (1969-2000). Thèse de doctorat d’histoire, Université Grenoble Alpes, 2022, 640 p.





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