Nombreuses sont ces femmes que l’on appellera ultérieurement les « grandes dames de la beauté » qui ont influencé fortement la filière. Il y a bien entendu les pionnières américaines comme Helena Rubinstein ou Elisabeth Arden, puis Estée Lauder, mais également certaines peut-être un peu moins connues qui ont apporté leur lot d’innovations à cette industrie. La Cosmétothèque a déjà consacré plusieurs contributions à ces pionnières, comme Barbara Gould, ou encore Marie Earle. Elle poursuit aujourd’hui avec une contribution sur une de ces grandes dames : Ella Baché, pionnière elle aussi.

L’annonce récente du relancement de la marque Ella Baché m’a donné envie de refaire le point sur cette grande dame dont j’ai rencontré le nom à de nombreuses reprises lors de mes recherches sur différents aspects de notre industrie. Ella Baché nait en Hongrie dans le comté d’Abaúj-Torna en novembre 1900. Son vrai nom est Ella Laszlo. Il n’y a toutefois aucun lien de parenté avec Erno Laszlo, un autre grand nom de la beauté. Après l’obtention de son diplôme à l’Université de Pharmacie de Budapest, elle s’oriente résolument vers le soin de la peau grâce à sa vision de la science au service de la beauté. Devant les menaces et l’insécurité de l’époque, elle émigre à Paris en 1927 et commence à développer des produits de beauté. Voici comment elle a influencé l’industrie :
- Création de la première consultation médicale de beauté : En 1936, Ella Baché a ouvert son propre institut à Paris, où elle a introduit la première consultation médicale de beauté. Elle personnalisait les diagnostics de peau et prescrivait des soins sur-mesure pour chaque cliente.
- Développement de produits novateurs : Ella Baché a créé des produits cosmétiques avant-gardistes, tels que la Crème Tomate ou la Crème Intex, mais aussi La 1ere Cire Chaude: sous forme de cassolette qu’elle vendait directement aux pharmacies : cire chaude. Dans les Années 30 il faut se rappeler que la femme française ne s’épilait pas, les seules qui le faisaient étaient les femmes de petites vertus. L’épilation était plutôt mal vu, et comme les robes se raccourcissaient montrant de plus en plus les jambes elle sera pionnière dans ce domaine. Elle recidivera avec la gamme My Epil.
- Pionnière dans la préparation de la peau : Elle a développé le Revitalizer, le premier double peeling mécanique et chimique, qui a permis d’améliorer la texture et la qualité de la peau avant l’application du maquillage. leaflet revitalizer
- Exploration de nouvelles molécules : Dans les années 1980, Ella Baché s’est intéressée à l’acide hyaluronique . Sa formation de pharmacienne lui donne les compétences pour transformer cet acide en gelée liquide pour l’intégrer dans ses formules. Un de ses 1ers produits avec cette nouvelle molécule sera l’Elastogel, un des premier produit sur le marché des cosmétiques avec une molécule toujours utilisé de nos jours.
- Engagement envers l’éducation des femmes : Elle a rédigé de nombreux guides de conseil beauté pour aider les femmes à prendre soin de leur peau au quotidien. Elle souhaitait rendre les femmes plus indépendantes et confiantes dans leur beauté naturelle. Son 1er guide date de 1936.
- Exploration des technologies de pointe : Ella Baché a créé le Sonocare, un équipement visage à base d’ultrasons, bien avant que cette technologie ne devienne courante. En somme, elle a été une pionnière dans l’utilisation de la science pour améliorer la beauté naturelle des femmes.
Elle décède en 1999 à Paris.
Retour sur certains produits de soin de la peau qui pour certains sont devenus emblématiques au fil des années comme :
Crème Tomate L’Originale : Créée en 1936, cette crème iconique est formulée à base d’antioxydants de tomate pour transformer visiblement la qualité de la peau. Elle est un incontournable pour les adeptes de la marque. L’histoire dit que tout a commencé par cette question : pourquoi les paysannes hongroises ont-elles un teint si clair et un si joli grain de peau ? Ella Baché se souvient d’une recette traditionnelle de son pays : chez elle, les femmes ont l’habitude d’appliquer des rondelles de tomates en les frottant sur le front et sur les joues. Ainsi sera élaborée la Crème Tomate, la première crème exploitant avant tout le monde les propriétés bienfaisantes du lycopène et des acides de fruits. Ce produit a été reformulé sur les bases du concept original et s’appelle maintenant Tomate Glow.


Aqua (water), peg-8 beeswax, octyldodecyl myristate, caprylic/capric triglyceride, cyclopentasiloxane, glyceryl stearate, peg-100 stearate, cyclohexasiloxane, phenoxyethanol, carbomer, hydroxyethylcellulose, triethanolamine, chlorphenesin, o-cymen-5-ol, ethylhexylglycerin, benzoic acid, neoruscogenin, glycerin, sodium phytate, dehydroacetic acid, ruscogenin, solanum lycopersicum (tomato) fruit extract, ci 14700 (red 4), alcohol, ci 15985 (yellow 6), sodium dehydroacetate, ci 17200 (red 33), cinnamyl alcohol, benzyl benzoate, linalool, benzyl salicylate, geraniol, isoeugenol, citronellol, parfum (fragrance).
On y retrouve :
Une Base émolliente et légère : eau, triglycérides capryliques, silicones (cyclopentasiloxane, cyclohexasiloxane) pour une texture fluide, douce, non grasse. Des Émulsifiants : PEG-8 Beeswax, Glyceryl Stearate, PEG-100 Stearate, pour maintenir la cohésion entre eau et huile. De l’Extrait de tomate (Solanum Lycopersicum), source naturelle de lycopène, connu pour son action antioxydante et son effet “bonne mine”. de la Ruscogénine et néoruscogénine (issus du petit houx) comme tonifiants et circulatoires, pour apporter un effet “peau réveillée”. Le reste de la formule composant des agents colorant et de conservation.
Crème Intex : Depuis 1941, cette crème mythique est un baume multi-usage qui nourrit et aide à réparer les peaux ultra-sèches. Elle est inspirée des recherches sur les grands brûlés, sorte de Crème de la Mer avant l’heure, elle est idéale pour les zones rugueuses et déshydratées. Le nom de la crème Intex® est obtenu par contraction de deux mots : INTérieur et EXtérieur. Les nutriments qui absorbés par voie orale sont bons pour la peau, ils le seront également appliqués localement pense-t-elle. La crème mythique contenait de l’huile de flétan. Sa formation scientifique pousse certainement Ella Baché à aller beaucoup plus loin que certaines de ses consœurs. A cette époque on connaît depuis longtemps les propriétés des huiles de foie de poissons pour la peau. Ces huiles étaient, en effet, utilisées de façon empirique par les pêcheurs pour traiter plaies, brûlures et engelures survenant lors des campagnes de pêche. Mais on épilogue longuement sur la question suivante : « L’huile de flétan est-elle un médicament ou un aliment ? » La thérapie des plaies, ulcères et brûlures par application locale de préparations contenant de hautes teneurs en vitamines bat son plein en Europe dans les années 1930. Le Professeur John Steel du Smithdown Road Hospital de Liverpool considère alors que l’huile de foie de poisson donne de meilleurs résultats que l’huile de paraffine en termes de cicatrisation dans les cas de brûlures. Entre les deux ingrédients, il note un « je ne sais quoi » qui fait la différence. C’est ce « je ne sais quoi » qui démontre à notre jeune pharmacien-cosmétologue l’intérêt de cette matière première. Ella Baché tranche la question de manière nette et précise : l’huile de flétan est un actif cosmétique ! Elle gardera certainement en tête ce long plaidoyer visant à faire reconnaître l’huile de flétan comme un « aliment bon pour la peau » renforçant sa vision avant gardiste du in&out en intégrant dans ces formules des ingrédients « super food ». La crème Intex® est toujours commercialisée actuellement.
Crème Intex N°2 : Également lancée en 1941, cette crème purifie les peaux grasses. Elle matifie la peau et neutralise les brillances dès la première application.
Crème Royale : Cette crème riche nourrissante et protectrice est concentrée en omégas d’huile végétale.
Batex ou Crème de Lait Nourrissante (nom actuel). Elle a crée ce produit pour protéger tous les épidermes du froid, vent, en été comme en hiver. Malgré sa texture très onctueuse et nourrissante, elle ne tache pas les vêtements. Les bas en soie étaient très chers et rares. Ella a eu l’idée de l’appeler BATEX quand ses clientes lui racontaient qu’elles utilisaient ce produit en enfilant leurs bas, pour les faire glisser sur les jambes sans les filer ».
Le fard indélébile cils : Au début de sa carrière, elle met ses talents de formulatrice au service de maisons de haute couture, et développe ses 1ers produits démaquillants mais aussi les 1ers maquillages soins. Le fard indélébile cils sera un des 1ers mascaras sur le marché cosmétiques.
Au début des années 40, elle fut précurseur dans l’information des compositions de ses cosmétiques. Elle serait la première, dit-on, à avoir indiqué la composition de ses produits et ce alors même qu’aucune réglementation ne l’y obligeait. Elle avait à cœur de dire qu’elle considérait les consommateurs comme des adultes à qui elle pouvait dire : « voilà ce que je vous offre, plutôt que voilà une crème miracle, hyper ceci, super cela… » Le marketing ne sera jamais son moteur, uniquement la qualité et l’efficacité.
Pour finir cette anecdote recueillie dans Cosmétiques Mythiques (C.Drouard – Hachette – 2004) illustre bien la démarche à la fois scientifique mais pragmatique d’Ella Baché. Depuis près de vingt ans elle préparait chaque jour dans son laboratoire une cire chaude vendue aux esthéticiennes. Chaque soir, son mari qui vient la chercher doit attendre dans une pièce qui sent fort la cire chauffée et la fumée de résine. Archéologue de son métier, il lui raconte qu’il a souvent observé, lors de ses voyages en Orient, des femmes qui s’épilaient avec une sorte de cire à base de sucre, de citron et de café noir. Intéressée, Ella tente de fabriquer une formule approchante. Elle réussit ! La première cire froide est née, qu’elle fait immédiatement breveter sous le nom de My-Epil. Ses promesses : Une épilation plus facile et moins douloureuse. Alors que la cire chauffée est délicate à appliquer – trop chaude, elle brûle, tiède, elle est impossible à étaler ! – la cire froide s’avère très pratique pour les femmes pressées qui désirent s épiler elles-mêmes. Elle est également plus douce : sa formule (cire d’abeilles, jus de citron et résine) s’enrichit d’un principe actif adoucissant : le mimosa tenuiflora, appelé aussi « arbre de peau », qui deviendra le symbole de la marque. Autres idées de génie de Madame Bâché : elle invente les bandes prêtes à l’emploi, pratiques pour les femmes actives ou pressées.

Il y aurait certainement encore beaucoup de choses à dire pour raconter cette époque où les gens inventaient le nouveau plus que d’essayer de le normer comme maintenant. Ella Baché aura été une contributrice remarquable.
La marque a été racheté en 2003 par le groupe THALGO. Elle était gérée avant cela par des membres de la famille après la disparition de la créatrice. Ce rapprochement a permis à partir de 2003 au groupe Thalgo de poursuivre son développement et de devenir un des leaders français de l’esthétique professionnelle. La marque est relancée en 2024 toujours dans le cade de ce groupe. Cette action a consisté en la modernisation de différents aspects de la marque, de la reformulation de certains produits comme la Crème Tomate, devenue Tomate Glow et le renforcement des soins professionnels pratiqués en cabine avec une actualisation du système Skintex®lab autour de 5 technologies : oxygénothérapie, dermabrasion, électroporation, électrostimulation et cryothérapie.
Déjà installé comme « formulatrice free lance », elle travaillait pour plusieurs marques, soit en proposant ses propres formules, soit en améliorant les formulations existantes. Quand elle se décide à lancer sa marque éponyme, ses clients lui ont demandé de ne pas utiliser son nom dans un premier temps. Elle opérera donc sous un nom « américanisé », une démarche très en vogue à l’époque en créant sa première maison BEA DAVIS. L’institut sera basé rue de la Paix à Paris. On peut de lire dans cette brochure les principes directeurs de cette démarche : Bea Davis 1936

Longue vie à la marque avec cette relance.
Jean Claude LE JOLIFF
Nos remerciements à la marque et plus particulièrement à Mmes Sandrine Brudey et Sophie Bozzi pour les informations qui nous ont été transmises.




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