L’histoire de la coiffure au japon est un voyage fascinant qui reflète les transformations sociales, les influences culturelles et les idéaux de beauté de chaque période. Ces styles, loin d’être figés, témoignent de l’évolution des normes esthétiques, du Japon à travers les siècles.
Mizura, la coiffure emblématique de l’ère Heian (794-1185)
Aux premières heures de l’histoire japonaise, durant les périodes Kofun (250-538), Nara (710-794) et Heian (794-1185), les coiffures étaient caractérisées par une certaine simplicité et un fort symbolisme. La coiffure emblématique de cette ère était le Mizura (垂髪) encore prononcé suihatsu (垂髪). Le mot Mizura (垂髪) est composé de deux kanjis : 垂 (sui, tareru, tarasu) qui signifie « retomber vers le bas » et 髪 (hatsu, kami) qui signifie « cheveux ». Ensemble, les 2 kanjis signifient littéralement : « cheveux pendants » ou « chevelure qui tombe ».
Le Mizura désignait donc une coiffure très longue où les cheveux, long de parfois plus de deux mètres, étaient séparés au milieu et divisés en deux mèches symétriques tombant librement le long du visage. Cette longueur extrême était un symbole de noblesse et de beauté puisque les mèches encadrant le visage mettaient en valeur la finesse des traits et la pâleur du visage, deux critères de beauté idéalisés. Ils symbolisaient la délicatesse, la retenue et une forme de féminité aristocratique cultivée.
Cette longueur était un signal de temps disponible, de vie protégée. En effet, entretenir une telle chevelure exigeait des soins quotidiens et les filles des hauts fonctionnaires de la cour Heian devait passer de longues heures à les peigner chaque jours tout en les hydratant avec de l’eau de riz. Au soir, elles plaçaient leurs cheveux en spirale dans des récipients laqués larges et peu profonds près de leur oreiller. L’application d’huile de camélia (tsubaki) était appliquée pour réhausser leur éclat et parfum étaient utilisés pour les désodoriser. Le lavage avait lieu une à deux fois par mois. Pour obtenir du shampooing, on faisait fondre dans de l’eau chaude du funori, une algue marine et de la farine de blé.
Les servantes de la cour impériale bénéficiaient même de congé, car il leur fallait beaucoup de temps pour sécher leurs cheveux après le bain. Ces mesures étaient prises car les femmes étaient obligées de se laisser pousser les cheveux. Elles ne coupaient que les pointes de leurs cheveux, même si ceux-ci étaient longs, enchevêtrés et disgracieux.

Utamaro, Beauté se coiffant, 1802, coll. Museum of Fine Art Boston

Utagawa Toyokuni, les cents beautés d’Edo, 1858, coll. Musée de la Diète, Tokyo

Utagawa Kunisada, Fujin tashinami gusa, 1843-1847
A la fin de la période Heian, le Mizura évolue vers l’Osuberakashi. Ici, les cheveux étaient attachés à hauteur des épaules avec un motoyui, une ficelle décorative en papier, tandis que les mèches tombant en dessous étaient maintenues par des mizuhiki, des cordons torsadés en papier washi. La qualité des attaches et la symétrie parfaite des mèches servaient non seulement un effet esthétique, mais indiquaient aussi le rang et le statut social de la personne. Devenu signe d’une époque révolue, le Mizura est aujourd’hui surtout visible sur scène dans le théâtre Nô, où il est associé à la représentation de personnages aristocratiques d’époque ancienne.
À partir de l’époque Kamakura (1185–1333), la coiffure Mizura est progressivement remplacée par le style Suberakashi, qui devient la coiffure officielle de la cour. Les hommes nouent ou tressent des queues de cheval basses, tandis que les femmes laissent simplement leurs cheveux tomber le long du dos. À la même période, le port du kanmuri (冠), couvre-chef en tissu fixé à la laque, se généralise chez les hommes.


Mage, les coiffures de l’ère Edo
Si les périodes anciennes Nara et Heian laissaient les cheveux longs et libres, l’époque Edo (1603-1868), tends vers plus de complexité dans les coiffures. Les cheveux restent longs, mais une recherche de structure plus ferme apparaît à mesure que l’aristocratie se hiérarchise et se formalise davantage. Les cheveux sont alors tirés, huilés et arrangés en de nombreux types de mage (髷) (littéralement « cheveux pliés / enroulés »). Ces chignons sont agrémentés de peignes, d’épingles et d’arrangements floraux.
Les femmes portaient différents styles de mage complexes, nommés selon leur forme et leur région comme le marumage (丸髷) qui est un chignon rond porté par les femmes mariées et le shimada-mage (島田髷) qui est un chignon élégant porté par les jeunes femmes . C’est ce dernier style qui est devenu le style le plus emblématique à l’époque Edo. Il en existe de nombreuses variations, chacune ayant une signification spécifique :
Le Taka Shimada : un chignon haut, souvent porté par les jeunes femmes célibataires ;
Le Tsubushi Shimada : un chignon plus aplati porté par les femmes mariées ou les maiko à certaines étapes de leur formation ;
Le Marumage : un chignon rond et compact, était quant à lui la coiffure distinctive des femmes mariées et symbolisait leur statut ;
Le Bunkin Takashimada : la coiffure de mariage traditionnelle par excellence. C’est un chignon très haut et élaboré souvent maintenu par une perruque et orné de peignes et d’épingles spécifiques. Elle est emblématique de la mariée japonaise vêtue d’un shiromuku (kimono de mariage blanc).

Chignon Taka Shimada.
Yoshu Chikanobu, une belle femme de l’ère de Genroku, 1896

Chignon Marumage.
Tatsumi Shimura, Reflet dans le miroir – Marumage, 1953

Utamaro II, Devant le Miroir de la série « Mutagawa Tsuki Mayuzu », 1806
A l’époque Edo (1603–1868), les hommes portaient le chonmage (丁髷), un chignon rasé sur le sommet du crâne et attaché à l’arrière. C’est la coiffure iconique des samouraïs. Au début, le Chonmage était une coiffure pratique : le crâne était rasé sur le dessus pour assurer que le casque (kabuto) reste bien en place et confortable, tandis que les cheveux restants étaient ramenés en un chignon serré au sommet de la tête. Au fil du temps, cette coiffure est devenue un puissant signe de statut social et de virilité, adoptée par les guerriers et les hommes des classes supérieures. Sa forme a évolué mais le principe de la tresse et du nœud est resté.
Avec la Restauration de Meiji (1868) et l’ouverture du Japon au monde occidental, les modes de vie et les esthétiques capillaires connaissent une transformation radicale. Les coiffures traditionnelles, rigides et complexes, déclinent progressivement, perçues comme trop contraignantes ou trop liées à un ordre ancien révolu. À leur place, apparaissent des styles inspirés de l’Occident, symbole de modernité et de renouveau social : ainsi, l’empereur Meiji lui-même est représenté dans certains portraits avec une coupe militaire européenne, raie sur le côté, signe manifeste des profonds changements culturels et politiques qui traversaient le pays.

Kitagawa Utamaro, La coiffure, seconde moitié du XVIIIe siècle, coll. Bibliothèque de N.Y

Torii Kiyonaga, Artistes du Tachibana, 1782

Wareshinobu, Ofuku, les coiffures des maikos et geishas
Les geishas et leurs apprenties, les maiko, sont sans doute les figures les plus associées aux coiffures japonaises traditionnelles complexes. Leurs cheveux, minutieusement arrangés sont un indicateur subtil de leur âge, de leur statut et même de la saison.
Au fur et à mesure de l’avancée de leur carrière, l’apparence d’une maiko évolue. On distingue deux grandes étapes, matérialisées au niveau de sa coiffure notamment. Dans un premier temps, deux ans environ, une maiko est dite « chiisai maiko » (« junior/petite ») et porte la coiffure Wareshinobu (割れしのぶ). C’est la première coiffure et la plus reconnaissable des jeunes maiko. Caractérisée par un chignon divisé (ware signifiant « séparer ») en deux sections symétriques avec une houppe centrale, elle est ornée de nombreux ornements (kanzashi) et symbolise la jeunesse et la fraîcheur. Le Wareshinobu y évoque, par le chignon séparé en deux parties, un peu comme « fendu », l’image métaphorique d’une beauté fragile et maîtrisée.


Kiyoshi Saito, Maiko III, milieu du XXe siècle

Torii Kotondo, Geisha Natsuko l’été, 1934
Ayant gagné en maturité et expérience, l’apprentie geisha elle devient « ookii maiko » (« senior/grande »). Sa coiffure change pour l’Ofuku souvent après la deuxième année. Elle se caractérise par un morceau de tissu triangulaire épinglé à l’arrière des cheveux. Ce tissu, appelé tegara, est d’abord rouge, puis prend des couleurs plus douces comme le rose ou le bleu pastel. Le tegara et ses couleurs indiquent qu’elle est désormais son statut. Elle continuera à porter cette coiffure jusqu’à pouvoir arborer un Sakkō (先笄), une coiffure portée par la maiko juste avant sa cérémonie de erikae (passage à geisha). C’est un style très élaboré et éphémère qui marque la fin de son apprentissage.
Lors d’occasions spéciales, comme durant la période du nouvel an, les maiko seniors arborent également une coiffure caractéristique, le Yakko Shimada (奴島田). Elle se caractérise par un chignon haut avec un tissu noué en dessous et un collier de perles noué sur le dessus.
En raison de leur ancienneté, les geishas portent des perruques appelées Katsura lorsqu’elles divertissent leurs clients. Cette pratique aurait été adoptée après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le nombre de coiffeurs était très faible et qu’il était impossible de coiffer à la fois les geishas et les maikos. La perruque d’une geisha est coiffée dans le style Geiko Shimada (芸妓島田), nom utilisé pour désigner les geishas de l’ouest du Japon. Elle et est entretenue par un spécialiste qui la coiffe une fois par mois afin qu’elle reste impeccable. Grâce à la perruque, les geishas n’ont plus besoin d’utiliser un repose nuque pendant leur sommeil (takamakura). Cela leur permet de préserver leurs propres cheveux tout en adoptant des styles impeccables adaptés à leurs performances.
Hana Kanzashi, l’épingle décorative pour les cheveux
Le kanzashi est l’accessoire capillaire japonais le plus emblématique et le plus polyvalent. C’est une épingle à cheveux ou un ornement décoratif d’une grande finesse utilisé pour maintenir ou embellir une coiffure. Mais son rôle va bien au-delà de la simple fonctionnalité : il est un véritable langage codé et reflète la saison, le statut social, l’âge et parfois même un message secret.

Epingle à cheveux Kanzashi
Chiharu Tamaki, femme tenant un kanzashi

Epingle Kotoji, Utamaro Kitagawa, Beauté fixant une épingle dans ses cheveux, seconde moitié du XVIIIe s.

On peut distinguer plusieurs typologies de kanzashi :
Les hana kanzashi (花簪) : Fabriqués à partir de soie ou de tissu plié et collé (tsumami zaiku), ils représentent des fleurs saisonnières (prunier en février, cerisier en avril, glycine en mai, etc.) et permettent aux geishas et maiko de refléter la période de l’année.
Les birakan (びら簪) : Épingles ornées de petites pampilles métalliques qui tintent et tremblent à chaque mouvement, ce qui créé un effet visuel et sonore délicat.
Les tama kanzashi (玉簪) : Simples épingles terminées par une perle ou une boule décorative en corail, jade, ou verre.
Les kushi (櫛) : Des peignes décoratifs, souvent incurvés, que l’on insère dans le chignon, ornés de motifs sculptés ou laqués. d’autres accessoires sont également utilisés comme le kogai, une barre pour enrouler les cheveux, le kotoji épingle longue pour fermer et les tegara une bande de soie.
L’étude des estampes permettent de découvrir la variété des accessoires qui ornent les coiffures traditionnelles. Les matières premières pour la fabrication de kanzashi étaient variées telles que le bois laqué, des métaux plaqués d’or ou d’argent, l’écaille de tortue ou la soie.
Corinne Dechelette, docteur en pharmacie, chercheuse associée au LAAB, Laboratoire d’Anthropologie, d’Archéologie et de Biologie de l’Université USQV-Paris-Saclay
Tetsuo Ishihara, Nihongami no Sekai: Maiko no kamigata (The World of Traditional Japanese Hairstyles/Hairstyles of The Maiko), Kyoto-shi, Japan, The Tetsuo Ishihara Museum of Traditional Japanese Hairstyles, 2004, p. 66-70.
Liza Dalby, Geisha, Londres, Vintage Random House, 2000
Secrets de beauté de l’époque Edo, exposition du 19 mai au 18 juillet 2021, Catalogue d’exposition « Maquillage et coiffure de l’époque Edo dans les estampes japonaises ». Maison de la Culture du Japon à Paris, 2020.
Hairstyles/Hairstyles of The Maiko), Kyoto-shi, Japan, The Tetsuo Ishihara Museum of Traditional Japanese Hairstyles, 2004, p. 66-70
Noda Yahei, Onna kagami hidensho (Transmission secrète du Miroir des Femmes),1650





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