Passer sa vie dans celle d’un « BOURJOIS », c’est le cas d’un brillant chimiste cosméticien qui a réussi à concilier sa passion pour l’histoire et son métier : Philippe Blaise. Ceci poursuit la série de portraits de ces « hommes qui ont fait la Cosmétique ». Ce sont ces nombreux chimistes qui permettront à la filière cosmétique de devenir une industrie.

Pour continuer la série de rapides portraits des hommes qui ont fait la cosmétique française des années 1970 à 2015, Philippe Blaise (1941-2024)[1]. A l’instar des autres acteurs de sa génération, il devient un professionnel de la cosmétique un peu par hasard. Passionné par son métier, il fait toute sa carrière chez BOURJOIS, une des plus anciennes marques de cosmétiques françaises encore en activité, actuellement dans le giron de Coty. Il est un témoin majeur du passage dans les années 1970, d’une production encore artisanale des cosmétiques à un stade industriel, mécanisé et automatisé, passage dont il a été un acteur majeur.
Après une scolarité à Nantes dans les années 1960, Philippe Blaise intègre l’école supérieure de chimie de Strasbourg où il obtient un Diplôme de Docteur-Ingénieur. A sa sortie, il est embauché comme ingénieur chimiste dans l’entreprise Rhodia (actuellement Solvay), au centre de recherches d’Aubervilliers, en chromatographie analytique. Au bout de 4 ans, peu motivé pour poursuivre dans cette voie, il répond à une annonce de l’entreprise BOURJOIS qui recherche un ingénieur chimiste. Cette marque tient son nom de son fondateur, Napoléon Alexandre Bourgeois. Celui-ci rachète en 1863 une petite maison qui fournissait les théâtres parisiens en maquillage, notamment les poudres et les fards qui deviennent les fondamentaux de la marque. BOURJOIS s’installe alors à Pantin, dans les locaux d’une ancienne savonnerie[2] qui profitait de sa proximité avec les halles de la Villette, le très grand marché aux bestiaux pour Paris et ses banlieues depuis 1867, pour se fournir en suif.

A l’époque où Philippe Blaise arrive dans l’usine de Pantin, en 1969, quelques mois avant Jean Claude Le Joliff, cette marque parisienne de produits de maquillage et d’hygiène pour le corps, garde encore les caractéristiques d’une fabrication artisanale. « Lorsque je suis entré, c’était la préhistoire, par rapport à d’autres marques plus en avance, comme Orlane, le matériel était obsolète, (…) Tout était réuni dans le même ensemble à Pantin, la production, les magasins, le centre de distribution, les parfums et les cosmétiques (…) La production dépendait du laboratoire de recherche. L’homme important était le parfumeur, à l’époque, Monsieur Robert, qui sera remplacé après son départ en retraite par Jacques Polge ». L’entreprise délivre pourtant déjà une quantité importante de produits et les employées, essentiellement des femmes, sont très nombreuses, autour du millier.
S’il reste pendant toute sa carrière dans cette entreprise de cosmétiques, c’est qu’il a pu réaliser des projets et se réaliser dans un métier qui a profondément évolué, participant à cette évolution. « La cosmétique m’intéressait car j’aime bien tout ce qui est création, mélange. Cela correspondait à ce dont j’avais envie (…) Il y a ce côté pratique, il faut que les formules marchent, le côté applicatif plus que celui de la recherche pure. Par exemple, j’avais la responsabilité des poudres. Il fallait qu’elles puissent rester compactes, conformes aux tests du laboratoire, et à la certification obtenue de la FDA[3], notamment pour les colorants, et surtout qu’elles puissent être vendues, aussi sur le marché américain par la branche américaine de Bourjois ».
Très vite l’arrivée d’un nouveau directeur technique, au début des années 1970, modifie la manière de travailler, en séparant nettement le laboratoire de la production ainsi que les principales productions en trois secteurs : les crèmes et le secteur du soin, les poudres et les rouges à lèvres. En même temps l’outil de production est modernisé, avec l’introduction de machines qui nécessitent de nouveaux savoir-faire et amènent une accélération dans la production.
« Auparavant, par exemple, les rouges à lèvres étaient coulés à la main dans les moules. Avec la mécanisation, on débitait plusieurs milliers de rouges à lèvres par jour (…). De même, mes premiers souvenirs chez BOURJOIS, c’est la fabrication des fards. Avant les années 1970, quand je suis arrivé, tout était fait à la main. On faisait une pâte, et c’étaient des dames, jugées des hauts tabourets qui les mettaient en forme avec un petit linge, elles faisaient le dôme, et à côté il y avait le séchoir. C’était une pièce où la température était de 35° et les fards étaient ainsi séchés lentement. Le nouveau directeur a cherché à avoir des fours « modernes » pour sécher les fards, et accélérer la production. C’était un changement radical et il a été très difficile car il a fallu retrouver tous les réglages, d’autant que les résultats sont très différents selon les couleurs. Cela a nécessité beaucoup d’essais pour ajuster la formule au nouveau matériel. Ensuite il fallait aussi trouver une machine pour enlever la croûte qui recouvrait le fard à la sortie du four, puis le mettre en boîte, la fameuse petite boîte de BOURJOIS. J’ai eu la chance de participer à tout cela, mais cela a pris beaucoup de temps dans les années 1980 pour arriver à trouver les machines qui permettent l’automatisation satisfaisante de la production ». Philippe Blaise prendra de ce fait une part importante à la « réinvention » du fameux Fard Bourjois, un produit iconique.

Ayant rejoint, pratiquement dès son entrée dans la maison le secteur de la production, il assure au cours de sa carrière la direction du secteur de la fabrication et de la production, ayant eu jusqu’à 100 personnes sous sa responsabilité. Cela signifie la mise en œuvre des formules issues du laboratoire pour en faire des produits, après avoir subi tous les contrôles qui n’ont cessé de s’amplifier surtout à partir des années 2000. Ils portent notamment sur la nature des colorants ou sur l’usage de certaines matières premières devenues discutables comme le silicone ou la lanoline, obligeant les formulateurs à trouver d’autres solutions et en conséquence, et pour la production, d’autres matières premières et d’autres ingrédients.
« En production, j’ai beaucoup appris : il fallait fabriquer des produits de bonne qualité, à la bonne couleur. Par exemple, un rouge à lèvres quand vous le fabriquez, pour des raisons multiples, il ne sort pas forcément à la bonne couleur, et il y a encore une différence quand il part en production ». Il a consacré une partie de sa vie professionnelle à recruter et à former des collaborateurs, comme pour savoir évaluer et rectifier la couleur si nécessaire. Si au départ, il n’existait pas de formation spécialisée, progressivement sont apparus des lycées professionnels puis des écoles comme l’IPSICA.
Ayant évolué dans ses fonctions, Philippe Blaise s’est concentré sur l’approvisionnement et les contrats avec les fournisseurs, pour obtenir par exemple des lots de colorants qui étaient les plus proches du standard du laboratoire. Sa démarche était d’agir en amont pour avoir des lots conformes et surtout acheter la quantité optimum pour assurer une continuité dans la production.
Il participe aussi au déménagement de l’entreprise qui quitte les locaux de Pantin pour s’installer à Compiègne (1980) puis à Senlis dans les années 90. Ses bureaux resteront dans la fameuse usine de Pantin.
C’est fort de ce réseau important de fournisseurs qu’il incite en 2007 la Société Française de Cosmétique (SFC), dont il est un des membres du Conseil d’administration, à créer avec quelques autres personnes le salon Cosmet’agora, principal salon qui rassemble les fournisseurs de matières premières et d’ingrédients mais aussi dorénavant de machines et de tout ce qui intervient dans la production et la valorisation des cosmétiques. « On a commencé par un salon modeste en 2009 à l’espace Charenton. Il y avait 60 exposants. Après 4 années, le salon a migré à l’espace Champerret avec presque 200 stands. L’idée était de construire un salon convivial où sont exposés les formules, les ingrédients, ce qui contribue à la mise en œuvre, c’est-à-dire les mélangeurs, les tests, le packaging, … avec des stands de même taille, 6 ou 9 m2. On a créé un prix de la formulation, avec un jury : une occasion de valoriser des trucs qui sont à l’origine de très belles formules ».
A quelques jours de l’ouverture de la 17ème édition du salon Cosmet’agora, il était important que la Cosmétothèque en rappelant l’activité de Philippe Blaise et son parcours, abordé de manière très succincte, s’inscrive dans cette histoire essentielle des manières de faire la cosmétique et de toute son évolution.
Professeure Anne Marie Granet
[1] Portrait réalisé à partir d’un entretien avec P. Blaise en 2016.
[2] Devenu la fameuse usine Bourjois avec sa « machine à vapeur ». Le bâtiment existe encore et reste la propriété de la marque bien que l’ensemble des activités aient émigrées à Compiègne et Senlis.
[3] FDA : Food and Drug Administration et l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux.





Merci d’avoir retracé le parcours de M.Philipe Blaise . J’ai eu comme Jean Claude Lejoliff le plaisir de connaître Philipe ( toujours réservé mais très impliqué dans la réussite de beaux et bons produits )
J’ai rejoint Bourjois en novembre 1971
Votre récit est complet et permet de mettre en valeur ceux qq fois restés dans l’ombre d’une belle aventure industrielle