La beauté et la musique peuvent-elles être complices ? Certainement, mais certains l’ont démontré de façon originale. C’est le cas de l’un des plus brillants chimistes cosméticiens de l’après-guerre qui a réussi à concilier les deux dimensions : Egmont Desperrois. Il est celui qui inaugure la série de portraits des « hommes qui ont fait la Cosmétique » puisqu’on peut le considérer comme un des pères de la cosmétique moderne. C’est aussi un des mentors et inspirateurs de la génération suivante de cosméticiens dont il sera question dans cette série.
Egmont Desperrois est un diplômé de l’école nationale de chimie de Paris. Il commence sa carrière chez Orlane en 1952 où il est chargé de développer de nouvelles formules pour les produits de soin et de maquillage de la marque.

Orlane est une société de produits de beauté française fondée quelques années plus tôt, en 1947, à la suite des Parfums Jean d’Albret. Elle est réputée pour ses soins de luxe et des produits anti-âge innovants.

Depuis sa création, Orlane met l’accent sur la recherche et le développement pour offrir des produits de haute qualité. La marque se fait connaître pour ses formulations avancées et ses ingrédients de première qualité, visant à préserver la jeunesse et la beauté de la peau. Guillaume d’Ornano et ses deux fils Michel et Hubert créent Orlane en la dotant de son propre laboratoire de recherche dont la direction est confiée à Egmont Desperrois. L’esprit novateur de cet homme, à la vaste culture, participe grandement à l’invention de tout ce qui a fait l’indiscutable rareté de la maison. Il sera parmi les premiers à adosser les revendications de la marque sur des travaux scientifiques.
Les yeux rivés sur les recherches du monde scientifique, Egmont Desperrois est à l’affût de toute découverte pouvant être utilisée au profit d’un soin véritablement efficace pour la peau. Analysant les résultats disponibles de recherches menées entre 1947 et 1950 sur les propriétés du pollen d’Orchidée et surtout celles de la Gelée Royale, il a l’idée d’incorporer ces principes actifs dans un produit de soin. Ces travaux venaient de publications du Musée National d’Histoire Naturelle dont on peut retrouver des exemples.
Poursuivant sa démarche, il comprend que le miracle se traque au creux de la matière vivante pour agir sur le renouvellement des cellules de la peau sous forme de protéines, acides aminés, glucides, lipides et vitamines. La Cosmétique moderne est née…
Une recherche rapide sur les bases de données de brevets permet de trouver plusieurs brevets qu’il dépose au nom de la société Jean d’Albret ou Orlane. Citons quelques exemples :
- – FR1390602A, intitulé « Nouveaux composés cosmétiques à base d’acides aminés et de leurs dérivés », déposé le 10 février 1964 et publié le 4 mars 1965. Ce brevet concerne des compositions cosmétiques destinées à améliorer l’état de la peau, notamment en prévenant le vieillissement cutané, en augmentant l’élasticité et l’hydratation de la peau, et en réduisant les rides et les ridules.
- – FR1404144A, intitulé « Nouvelle composition cosmétique à base de silicates alcalins et d’amines », déposé le 8 juin 1964 et publié le 21 mai 1965. Ce brevet concerne des compositions cosmétiques destinées à protéger la peau contre les agressions extérieures, notamment les rayons solaires, le froid, le vent, la pollution, etc. Ces compositions ont également un effet matifiant, rafraîchissant et adoucissant sur la peau.
- – FR1422985A, intitulé « Nouvelles compositions cosmétiques à base de composites d’oxydes métalliques et d’amines », déposé le 29 octobre 1964 et publié le 17 septembre 1965. Ce brevet concerne des compositions cosmétiques destinées à colorer la peau ou les cheveux, notamment sous forme de fonds de teint, de poudres, de rouges à lèvres, de mascaras, de teintures capillaires, etc. Ces compositions ont également un effet nourrissant, hydratant et protecteur sur la peau ou les cheveux.
Parmi les produits les plus innovants qu’il contribue à mettre au point, on trouve la Crème anti-rides B21, lancé en 1968 à base d’aminoacides et du fameux GA (Glutamyl aspartate, dérivé d’aminoacides), le fond de teint Fluide matifiant ou encore le rouge à lèvres Lumière. Surtout, il contribue à améliorer la qualité et la sécurité des ingrédients utilisés par Orlane, en respectant les normes les plus strictes.
Il innove également dans la constitution de l’un des tout premier laboratoire de « recherche cosmétique » en France. En effet, à une époque où la majorité des organisations se contentent de laboratoire de contrôle qualité, quelquefois élargies à des laboratoires de formulation, ou en ayant recours à des formulateurs « free-lance », Egmont Desperrois structure une équipe de recherche originale pour l’époque, en embauchant une série de jeunes talents[1], fraîchement et fortement diplômés, parmi lesquels nombreux sont ceux qui seront chargés à partir des années 1980 de postes à responsabilité dans l’industrie cosmétique. Un laboratoire moderne à Nanterre faisant référence accueillera cette équipe. Il supervisera également la construction d’une usine à la pointe de la technologie à Orléans.
Un autre aspect passionnant de son parcours est sa conscience aiguë de la nécessité d’expliquer et de transmettre toutes ces connaissances nouvellement acquises, notamment au sein de l’Institut de Beauté. S’inscrivant dans la lignée des premiers instituts créés avant la seconde guerre notamment par Helena Rubinstein et Nadia Payot, il travaille, pour tenir compte du niveau d’exigence croissant des femmes, à rendre professionnels ces espaces dédiés à la beauté et au bien-être, où peuvent s’inscrire les résultats de la recherche en cosmétique.
Sans doute le plus original dans ce parcours tient dans la dimension musicienne d’Egmont Desperrois. Parallèlement à son travail chez Orlane, il est en effet un musicien accompli. Praticien expérimenté du piano, de la guitare et du violon, il compose également des chansons, qu’il interpréte parfois lors de soirées privées ou de concerts de charité. Nouant ses deux passions, la musique et la chimie, il s’attache à mettre en musique ses connaissances scientifiques. En témoigne son album de chansons originales intitulé « Chimie et Mélodie », sorti en 1968. L’album contient 12 chansons, dont les titres « Le chimiste chanteur », « La molécule », « L’atome », « Le cristal », « La réaction chimique », « Le pH », « La chromatographie », « L’oxydoréduction », « La liaison covalente », « La synthèse organique », « Le parfum » et « La beauté » attestent de cette passion pour la chimie et la cosmétique mais également son attachement à la transmission de son savoir. Dans ses textes, il utilise un ton ludique pour aborder des termes et des concepts scientifiques, qu’il explique avec des exemples et des métaphores. Par exemple, la chanson « L’atome » décrit la structure de la matière, la chanson « La réaction en chaîne » évoque la fission nucléaire, la chanson « Le satellite » raconte l’histoire d’un astronaute perdu dans l’espace, ou encore la chanson « L’ADN » explore les mystères du code génétique. Il aborde aussi des thèmes plus généraux, comme la curiosité, la créativité, l’éthique ou l’esthétique. Ces chansons sont composées dans un style musical varié, allant du rock au jazz, en passant par la pop, le folk ou la bossa nova. La voix d’Egmont Desperrois est claire et expressive, chantant avec un accent frison prononcé. A sa sortie, l’album ne connaît pas un grand succès commercial, mais les critiques de la presse spécialisée sont élogieuses. Salué pour son originalité, son humour et sa qualité musicale, l’album est aujourd’hui considéré comme un objet de collection, rare et recherché par les amateurs de musique et de science. Ajoutons qu’Egmont Desperrois collabore également avec des musiciens ou des chanteurs très connus comme Serge Gainsbourg ou Françoise Hardy.
Ce personnage original, très inhabituel dans le milieu des cosmétiques, se déplaçait fréquemment dans une rutilante voiture américaine, et possédait quelques chevaux de course qui se sont illustrés sur les hippodromes.
Pour revenir à son cœur de métier, il a été Président de la Société Française de Cosmétologie (SFC) de 1963 à 1965. Charles Zviak, qui présidera ensuite aux destinées du groupe L’Oréal, lui succédera après avoir été son vice-président. Il sera membre de l’IFSCC également.

Il collabore avec Orlane jusqu’à la vente au groupe américain Max Factor en 1976. La société Orlane sera ensuite reprise par le groupe italien Kalémata en 1985. Il participe alors au développement de la société Sisley avec Hubert d’Ornano, le fils de Guillaume d’Ornano, le fondateur d’Orlane. Sisley est une marque de cosmétiques haut de gamme, créée initialement par Jean François Laporte qui la cédera en 1976 à la famille d’Ornano et qui se distingue par son utilisation des extraits naturels de plantes et d’huiles essentielles.
Décédé à Vaucresson en Janvier 1987 à l’âge de 81 ans, il laisse derrière lui un héritage important dans le domaine de la Cosmétique et de la musique, ainsi que l’image d’un homme créatif et généreux. Et une façon originale d’apprendre la Cosmétique : en chantant !
Si on considère qu’il doit y avoir un côté artistique chez le cosmétologue, car créer une formule suppose autant de talent que composer un parfum ou un tableau, Egmont Desperrois ajoutait celui de composer de la musique ceci lui conférant un talent original et unique.
Anne Marie Granet et Jean Claude LE JOLIFF
Merci à J.J. Etienne qui fut son collaborateur et qui comme lui sera Président de la SFC.
[1] JJ.Etienne, A.Meybeck, A.Giletti, H.Noel, J.Talabot, T.L.Pham Duc





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