Le 24 février dernier, une conférence de Monica Klasing-Chen (chercheuse à l’Université de Heidelberg), tenue à l’Université Grenoble Alpes, revenait sur les recettes cosmétiques conservées dans les encyclopédies domestiques d’Asie orientale, des manuels pratiques destinés à la vie quotidienne. Il nous a semblé intéressant de partager ici quelques éléments évoqués lors de cette présentation.
En Chine, dès le IIIe siècle, des encyclopédies populaires sont rédigées par des lettrés afin de transmettre des savoirs vernaculaires en cohérence avec les valeurs confucéennes et bouddhistes. Ces ouvrages, consacrés aussi bien à l’agriculture, à l’entretien de la maison, à l’étiquette, à la préparation des aliments, à la politique ou à la religion, intégraient également des recettes de beauté, révélant ainsi la place de la cosmétique dans la vie ordinaire des foyers chinois. Rien d’étonnant à cela lorsque l’on sait que ces écrits étaient pensés pour participer à l’alignement des ordres individuels, domestiques et sociaux, et que la frontière entre cosmétique et médecine était éminemment floue. Du fait de conception du corps où apparence et équilibre physiologique sont étroitement liés. . Ainsi, de nombreuses recettes visaient autant à améliorer la beauté que la santé dans une société où une apparence extérieure conçue comme « attrayante » était perçu comme le résultat d’un esprit sain. Certaines préparations pouvaient alors associer des ingrédients censés aussi bien améliorer la circulation du qi, soutenir la santé du foie que favoriser l’équilibre du corps et donc sa beauté.

Les recettes décrites dans ces manuels étaient relativement simples afin d’être réalisées par le plus grand nombre. Elle relèvent à la fois d’une grande hétérogénéité et d’une cohérence globale liée au contexte agricole de la région à l’époque. Les sous-produits du riz sont valorisés, et son enveloppe entre notamment dans des recettes de poudres pour le visage. La moelle de bœuf est quant à elle intégrée à des crèmes hydratantes et protectrices : des onguents protégeaient ainsi les mains exposées aux travaux extérieurs et aux conditions climatiques difficiles. D’autres recettes visaient à apaiser les peaux irritées, comme des masques associant vers à soie, alun, kaolin et amandes.
En outre, ces ouvrages témoignent de l’importance des échanges commerciaux entre la Chine et l’Inde. Ainsi, de nombreuses recettes parfumées contiennent des essences tropicales endémiques du sous-continent indien, comme le clou de girofle ou le patchouli. Ces échanges sont également culturels puisque le bouddhisme a joué un rôle majeur dans la circulation des savoirs médicaux et des pratiques parfumées. Les essences étaient perçues comme purificatrices, capables de nettoyer le corps et l’esprit en dissipant les miasmes. Dans les rites bouddhiques, la bonne odeur était associée au sacré et à la pureté. Cette symbolique a contribué à diffuser des usages de produits parfumés, comme l’emploi de poudres absorbantes inspirées de baumes déodorants indiens mais adaptées aux pratiques chinoises.
Au fil des siècles, l’usage cosmétique s’est progressivement autonomisé par rapport à la médecine. Dès le VIᵉ siècle apparaissent des recettes dont l’objectif est simplement de « sentir bon ». Sous la dynastie Song (Xe-XIIIe siècle), de nouvelles méthodes de fabrication des parfums se développent grâce à la collecte de fleurs et de bourgeons locaux, en complément des ingrédients importés comme le clou de girofle ou le musc, alors que l’idéal féminin associe de plus en plus la femme à la fleur comme métaphore olfactive et esthétique.
Avec l’élévation du niveau de vie et l’expansion des marchés, les recettes deviennent plus complexes et requièrent des ingrédients difficiles à produire à domicile. Les manuels rivalisent de sophistication, proposant des formules toujours plus élaborées. L’odeur devient un marqueur identitaire : connaître un parfum, c’est reconnaître une personne. Mais ces encyclopédies suggèrent, surtout à partir du XVIe siècle, l’évolution du discours moral : si prendre soin de son âme devait conduire à embellir son apparence sous la dynastie Ming, soigner son apparence devient alors une manière de cultiver son âme.

Cette plongée dans les encyclopédies domestiques chinoises invite à relativiser une vision de la cosmétique dominée par les récits d’innovation technique, les discours marketing et une conception largement occidentale de la modernité. L’abondance et la diversité des recettes anciennes d’orient témoignent de la profondeur historique de pratiques de soin et de beauté, bien antérieures à leur formalisation industrielle. L’exemple chinois rappelle ainsi que la modernité cosmétique apparaît moins comme une rupture que comme une construction historique, fondée sur la relecture et la réorganisation de savoirs et de pratiques beaucoup plus anciennes que l’on ne croit. Les recueillir et les consigner restent essentiel pour compléter les avancées les plus récentes.
Quentin Jagodzinski





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